Yatri en quête de sagesse

Chevaucher les nues

Publié le 11 février 2017 à 18:49, New Delhi
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Depuis l'avion pris cet après-midi à Bagdogra pour Delhi, j'admire une toute dernière fois la chaîne de l'Himalaya, émergeant d'une mer de nuages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Dernières images de Gangtok

Publié le 10 février 2017 à 13:55, Gangtok
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Jeudi 9 février - Le 31ème et dernier article de ce blog, peut-être, à moins que Delhi ne m'inspire... Pour les amis et parents qui me suivent fidèlement, vérifiez dans la liste à droite que rien ne vous ait échappé, j'ai mis ce blog à jour aujourd'hui sans respecter l'ordre chronologique...
 
Voici une photo de Gandhi Marg, cette agréable promenade de cœur de ville, prise depuis le Golden Dragon, dont on voit les serres.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Voici deux photos de l'hôtel  Pandim, une de mon pain tibétain tout doré, fait maison, et une de Kesang et de sa Maman, toutes deux prises au petit déjeuner ce matin.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le blues de Kesang
Kesang est venu s'asseoir à côté de moi. Demain, je pars, et il me regrette déjà. Je suis une cliente si facile... S'il n'avait que des Occidentaux comme clients, la vie d'un hôtelier serait douce. Une jeune Hollandaise, que j'ai rencontrée avec son ami au Garuda, vient commander deux cafés. "Je vais les apporter dans votre chambre", offre Kesang. "Pas besoin, je vais attendre et les emporter moi-même ", dit la jeune femme souriante. 
"Voilà ", reprend Kesang, "vous les Occidentaux, vous savez ce que c'est que de travailler, alors vous n'attendez pas qu'on vous serve ! Mais les clients indiens, eux... Chez eux ils ont des domestiques, des enfants qui leur coûtent presque rien, et ils attendent de nous qu'on soit comme des esclaves... Par exemple ils demandent qu'on leur fasse des currys compliqués, plein de cuisine, à 11 heures du soir ! Moi, maintenant, comme mes trois employés sont en vacances - c'est normal, eux aussi ont bien droit à des vacances ! - je suis tout seul avec ma mère pour m'occuper de tout, alors je fais la cuisine à 8h le soir, je mets tout dans des plats qui les gardent au chaud, et je les leur donne en leur disant qu'ils mangeront ça à l'heure qui leur plaît. Mais il y en a qui refusent, ils veulent qu'on les serve à 23h... " J'explique à Kesang que c'est à mon avis une attitude de nouveau riche, indien ou pas, et qu'il devrait peut-être éduquer ses clients en mettant un panneau, "On ne sert le dîner que jusqu'à 20h30". Kesang reste sceptique.
Je lui ai raconté que mon voyage célébrait ma toute nouvelle liberté de retraitée. "Chez nous, les gens prennent leur retraite à 57 ans, et alors ils restent chez eux et ils ne font rien ! Non, il y en a des fois, qui vont lire ou écrire de la poésie. Mais la plupart..." Kesang prend un air avachi, un regard morne et gonfle les joues, "comme ça. Ils observent les autres et ils font des commentaires..." Ça m'amuse parce que Pasang, à Tashiding, m'avait fait la même remarque, en ajoutant, "et ils boivent du chang toute la journée !" Kesang continue, "tandis que vous, les Occidentaux ! My God, il y a une dame française, elle a 70 ans, elle vient ici tous les deux ans depuis 15 ans, et elle fait toutes les collines autour à pied ! Elle fait 20, 30, 60 kms à pied tous les jours ! Moi, j'aurais aimé naître Français. J'ai appris que vous aviez plein de fromages, en France, et il y en a un qui fait des fils comme ça, pour la "fondue" ! Et vous avez des montagnes, et aussi la mer ! Moi je ne croyais pas que c'était possible, d'avoir la montagne avec la mer à côté !" Je lui raconte qu'un jour, depuis l'avion, par le hublot, j'ai regardé ce spectacle extraordinaire des Alpes tombant, glissant dans la Méditerranée, et que de tout là-haut on voyait les fonds marins comme le prolongement des cimes. Kesang garde les yeux dans le vague, émerveillé. C'est l'hôtel familial, il ne prend jamais un jour de vacances et il voyage avec ses clients. "Bonjour, comment ça va aujourd'hui ?" en français très bien prononcé.
 
Hier je suis montée sur la crête, The Ridge, qui est une autre jolie promenade qu'affectionnent les gens de Gangtok. Il y a de la verdure, des bancs, deux dhabas, un parc d'exposition d'orchidées, et en grimpant 4-5 kms de plus, on atteint une colline qui est toute entière consacrée au Parc Zoologique Himalayen de Gangtok, où l'idée est d'offrir aux espèces présentées un enclos le plus proche possible de leur habitat naturel, suffisamment vaste et fourni en arbres et en rochers. On y travaille aussi à la reproduction, en vue de réintroduction, d'espèces rares, comme le léopard des neiges, le loup du Tibet, le Blue Sheep ou le panda roux qui est l'emblème du Sikkim. Les voitures sont autorisées jusqu'à un certain point, plus du tout quand on approche des enclos. C'est une très belle promenade, car les arbres aussi sont protégés, parfois étiquetés, et j'ai retrouvé mes dhupis si élégants. Ces fougères géantes accrochées aux troncs et aux rochers, cette luxuriance. Je me suis retrouvée dans un tableau du Douanier-Rousseau (nom d'artiste donné par Picasso, avec quelques ricanements). Il paraît qu'il n'a jamais voyagé. Peut-être alors quelqu'un lui avait-il raconté le Sikkim...
Photo d'une boule de fourrure douce qui fait fondre tous les visiteurs, le panda roux. C'est ce qu'a pu obtenir de mieux le zoom de l'iPad...
 
 
Aujourd'hui, je suis montée de nouveau sur The Ridge, pour avoir un petit aperçu du Palais des Chogyal. C'est une belle maison, qui ne se visite pas, jaune comme une gompa tibétaine, un toit de zinc rouge, de jolies fenêtres décorées de fleurs comme traditionnellement au Sikkim, et un beau jardin autour. J'ai eu une pensée pour la grande dame discrète qui a vécu dans une pièce de ce palais une cinquantaine d'années après le décès de son mari, un des plus grands maîtres du Tibet.
À côté se trouve le Tsuklakhang, qui a accueilli tous les événements, mariages, obsèques, couronnements, visites d'état, et qui présente les statues des anciens Chogyals au côté de Padmasambhava, de Tara et de Chenrezi.
 
Ce soir, je n'arrive pas à me connecter à ma boîte mail ni à Internet, donc l'envoi de mes deux derniers articles attendra demain matin ou bien Delhi.
À 18h30, Gangtok est plongée dans le noir, panne générale de courant. Kesang m'apporte une lampe à énergie solaire. Dans la salle, une petite batterie fait fonctionner deux lampes, ça fait romantique. Sa Maman est triste, son grand bonheur étant les émissions de variétés de la télé indienne, ce soir, elle ira dormir très vite...

Hôtel Garuda

Publié le 8 février 2017 à 13:27, Gangtok
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Pelling, dans l'ouest du Sikkim, n'est, comme le dit le Lonely Planet, qu'une longue file d'hôtels qui serpente au flanc d'une montagne. Il y a Upper Pelling, Middle Pelling, Lower Pelling. Il n'y a pas un centre, ni une place, ni même un arbre autour duquel les échanges se feraient. 
Les touristes qui vont à Yuksom se préparent à des randonnées à pied guidées de trois ou quatre jours avec bivouacs vers les grands glaciers, vers la base du Khanchendzonga. Ceux qui viennent à Pelling parlent eux aussi de "treks", mais il s'agit en général de louer une jeep et un guide, et de "faire" quatre sites sur la demi-journée ou la journée. Ils reviennent fatigués, parce que des heures de jeep sur des routes empierrées, à soulever la poussière, ça n'est pas de tout repos.
En ce moment, c'est la basse saison, Pelling est donc désœuvrée et son air de fausse façade qui ne cache que du vide en est accru. 
Mais en plein milieu de Middle Pelling, juste au carrefour, se dresse un bâtiment tout différent de l'hôtel standard : Hotel Garuda. C'est sans doute le plus ancien du lieu, il date de 1989. Sa façade, déjà, dénote, on dirait une vieille maison de famille plutôt qu'un hôtel. Les chambres qui donnent sur l'avant ont de grandes baies vitrées découpées par des croisillons de bois peints en vert, et de petits balcons. On descend quelques marches, on entre dans l'hôtel par une petite cour où brûlent genièvre et encens. 
Le bureau de la réception est décoré d'images de maîtres du bouddhisme tibétain, le dalaï-lama, Yangthang Rinpoche, Chatral Rinpoche, et sur le comptoir, dans une corbeille, attend une pile de katas, ces écharpes blanches que les Tibétains offrent à leurs hôtes pour les accueillir ou leur souhaiter bon voyage. Les clients quand ils s'en vont se voient ainsi honorés, et ce n'est pas un geste folklorique ou commercial, c'est juste ainsi qu'est le patron, ancien guide, un grand bonhomme solide et calme, avec un immense sourire et une profonde connaissance des traditions et de l'histoire de sa région, mais qu'il n'étale pas. Le matin il lance un enregistrement de pratiques bouddhistes, et s'en va brûler du genièvre en chantant om mani padme hung. 
Je l'ai entendu raconter à mes amis indiens qu'il avait songé, au début, à appeler son hôtel, "Zero Point", mais que ça aurait induit les touristes en erreur. Comme ils riaient et que je ne comprenais pas, ils m'ont expliqué que le point zéro, pour les Indiens, c'est le point où on touche enfin la neige. Il est vrai qu'ici, même à des altitudes très élevées, souvent il n'y a pas de neige. Et la neige fascine les Indiens, surtout quand ils viennent de Bombay ou de Calcutta. Dans les circuits de "treks" en jeep, l'une des destinations les plus courues, c'est ce fameux point zéro, bien plus au nord que Pelling ou Yuksom. 
Au fil du temps et du succès Garuda s'est agrandi, et une annexe a été construite à l'arrière, accrochée à la pente et donnant sur le Khanchendzonga (8586 m) et les quatre sommets qui forment chaîne avec lui, et dont le plus petit dépasse les 7900m. C'est un bâtiment plein de recoins, de petites terrasses, d'escaliers, jusqu'au toit terrasse du premier bâtiment où sont les réserves d'eau, les fils à linge et des chaises pour profiter du soleil tout au long de la journée. Sur le toit terrasse de l'annexe se trouve la salle de prières familiale, à côté d'un chalet de bois dressé là pour accueillir les couples désireux de romantisme et ne craignant pas le froid. Dans un des recoins se trouvent des canapés moelleux et une bibliothèque fournie d'ouvrages laissés par les clients.
Au Garuda il y a tous les types d'hébergement, pour tous les goûts et toutes les bourses, depuis le lit en dortoir à 200 roupies, ce qui ne se voit plus ailleurs en Inde, jusqu'aux belles suites meublées à la tibétaine avec peintures de dragons sur les tables de chevet.
Ma chambre à moi avait de grandes fenêtres qui donnaient sur la chaîne des montagnes, merveilleuse vision quand on se réveille, et sa porte ouvrait sur une petite terrasse où le soleil donnait le matin, et je pouvais m'installer à la table qui s'y trouvait. Il y avait une salle de bains avec eau chaude matin et soir, à condition d'allumer le chauffe-eau une demi-heure à l'avance, un meuble penderie en bois avec grande glace, et une télé avec chaînes satellite qui m'a permis, pour la première fois depuis 6 semaines, de me mettre au courant des actualités du vaste monde. 
C'est ainsi que le matin où j'ai fait mon sac pour partir, j'ai pu suivre en arrière-plan les images des meetings d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen à Lyon, les manifestations en Roumanie et les provocations en interne comme en externe du nouveau seigneur de la Maison Blanche. J'ai remarqué que la BBC World News ne parlait pas de la marée noire contre laquelle se battaient les habitants de Chennai/Madras depuis une semaine; ça, je l'ai appris en regardant une chaîne indienne diffusée en anglais, toujours depuis Garuda.
Ma chambre avait cependant un gros défaut, propre, je pense, à toutes les chambres de Pelling, de Yuksom et alentour : il y faisait un froid glacial et humide - mon réveil qui indique la température notait 10°. Quand j'étais là dans la journée, je laissais tout ouvert, même si je partais à la salle à manger ou sur le toit terrasse, dans l'espoir que l'air y circule et la réchauffe, et en chasse l'odeur d'humidité. Peine perdue. J'avais ressorti de mon sac mon duvet et mon sac à viande en soie, et les utilisais sous l'édredon et les deux couvertures fournies.
 
C'est pourquoi tous les clients de l'hôtel se retrouvaient le soir dans la salle à manger, pour la chaleur. Le patron allumait le petit foyer qui tirait mal, de sorte qu'il y avait plus de fumée que de chaleur effective. On se commandait à manger, et il fallait attendre environ une heure que ce soit prêt. Car comme partout en Inde ou au Népal, les plats sont préparés dans l'ordre où arrivent les commandes, sans organisation préalable. Vous commandez un chowmein, on lave, on coupe, on prépare les légumes, puis les nouilles, on fait tout revenir, et quand vous êtes servi, on va s'occuper du chowmein du voisin en reprenant les opérations au début. 
Il y avait des dessins animés en hindi à la télé pour le petit-fils du patron, jusqu'à ce que les trois Américains présents ne décident d'infliger le Superbowl à tous. 
À l'heure du dîner le Garuda prenait une autre qualité, on aurait dit une auberge de jeunesse comme j'en ai connu quand j'avais vingt ans, chaleureuse, avec les gens qui se mêlaient, échangeaient, s'intéressaient à la journée et aux expériences des uns et des autres. Tout cela sous l'œil bienveillant du patron.
Se lever et s'habiller le matin était une entreprise désagréable à faire le plus vite possible : non seulement les vêtements étaient humides et froids, mais de plus ils sentaient la cendre froide, odeur que je déteste. C'est cette odeur-là aussi que je me suis dépêchée de chasser de mon unique pull dès que je suis arrivée à Pandim.
 
Il y avait donc au Garuda trois Américains qui vivaient en Corée, l'un au moins y enseignant l'anglais. Deux d'entre eux étaient très bruyants, tout en ignorant les autres clients. Un troisième, plus discret, échangeait volontiers quelques mots, vite découragé par ses copains.
 
Il y avait un couple d'Indiens. Elle, une jolie jeune femme au sourire d'une grande gentillesse, m'avait le premier soir longuement dévisagée, puis était venue se présenter. Un joli nom indien que je n'ai pas retenu, mais qui signifiait Honey Friend, Sweet Friend, Douce Amie, ce qui lui allait très bien. Je l'appelais donc Sweet Friend, ce qui faisait sourire tendrement son timide mari. Il a fallu le dernier matin, qu'on soit devant le Garuda à attendre nos jeeps respectives, eux pour Siliguri, moi pour Gangtok, pour qu'il me parle un peu de lui, de son travail dans l'industrie des mines de charbon, où Français et Allemands ont des contrats avec les Indiens même si leur exploitation en France et en Allemagne même est à présent interdite. Peut-être est-ce ce travail qui les pousse, tous les deux, à chercher pour leurs vacances, la montagne, les grands sommets, la neige immaculée. Ils m'ont parlé, et montré des photos, de leur voyage en Europe, il y a deux ans, avec une agence de voyages. Plusieurs pays, deux jours pour voir Paris. Ils étaient heureux et fiers d'avoir, le soir, échappé à leur encadrement, pris un taxi, et d'être montés au deuxième étage de la Tour Eiffel, tous seuls. Les sommets, là encore. Et leur étape européenne préférée avait été dans une station d'hiver suisse - la neige, profonde, dans laquelle leur fils adolescent s'était roulé. Lors de leur séjour au Garuda, leur programme était de faire toutes les excursions possibles en jeep, surtout celles qui les rapprochaient de la montagne, avant le retour à Ranchi et au charbon des profondeurs.
 
Camille et Romain
Je les ai rencontrés sur les hauteurs de Yuksom, ils allaient comme moi à Dubdi Gompa. Un jeune Français sûr de lui, qui marchait vite, qui pensait faire dans la journée la marche Yuksom Tashiding, puis monter au monastère, le visiter, redescendre et trouver un taxi pour les ramener à Yuksom. Quand je lui ai dit que c'était irréaliste, il a balayé d'un geste mes explications. Il savait très bien, lui, que ça se ferait sans problème et qu'ils seraient de retour à Yuksom vers 16h. Camille était une jolie blonde australienne, sportive, qui suivait Romain, je les croyais en couple. Quand j'ai retrouvé Camille au Garuda, seule et heureuse d'être libre de suivre son chemin, elle m'a raconté qu'après m'avoir dépassée, ils se sont trompés de chemin, ont tourné en rond dans la montagne et ont fini par rentrer à Yuksom. Elle n'avait pas vu Tashiding et mes photos lui donnaient envie d'y aller. 
Camille me donnait vraiment l'impression d'être retournée au bon vieux temps des rencontres en auberge de jeunesse ; on se croise, on va son chemin, on se recroise, on s'assied un instant ensemble, on échange des adresses, des coups de cœur, des belles histoires, on se dit "à demain" et le lendemain soir on est heureux de retrouver cette amitié éphémère. Camille m'a raconté dès le premier soir qu'elle avait suivi ce Français mais qu'elle était heureuse d'avoir retrouvé son indépendance et de pouvoir choisir son chemin, et d'avoir sa chambre à elle. Aussi, quand, le surlendemain, assise à lire sur la terrasse, j'ai entendu, "ah, tiens, bonjour!" et que j'ai levé les yeux sur Romain qui venait d'arriver, "il paraît que Camille est là ? Il faut que je vois avec elle, qu'on partage la chambre"... Mais Camille a su tenir bon, elle était à un point de son voyage - elle était depuis plusieurs mois en chemin, et arrivait du Népal - où elle ressentait une certaine fatigue et s'interrogeait sur la suite. 
Cependant, comme c'était une gentille qui ne voulait pas décevoir, elle était tombée sous la coupe d'un autre homme. Elle était montée comme je le lui avais conseillé, à Pemayangtsé, le monastère le plus sacré du Sikkim, avec de belles statues, de magnifiques fresques et une représentation de Sukhavati - un mandala en 3D, modelé selon la technique tibétaine proche du "papier mâché ", peint et verni, 1m50 de haut environ. Là elle avait rencontré un lama - il m'avait vue, moi aussi, lui a-t-il dit, mais il n'avait pas réussi à m'attraper à temps. 
 
Il lui avait dit, de façon tellement péremptoire qu'elle n'avait pas eu le loisir de réfléchir, qu'elle allait venir apprendre l'anglais à un groupe d'enfants de 5 à 17 ans à l'orphelinat plus bas. Elle allait rester au moins deux semaines, on lui donnerait une chambre. Et illico il l'avait embarquée pour venir faire diverses courses avec lui. "J'étais comme sa secrétaire, il me donnait les choses à porter, il me présentait à tout le monde mais je ne comprenais pas ce qu'il disait... Mais je ne sais pas comment on enseigne l'anglais, moi... Et deux semaines !" Je l'ai aidée, en l'écoutant, à prendre sa décision. Quand je suis partie, elle s'apprêtait à dire au lama qu'elle passerait une après-midi avec les enfants, qu'elle leur ferait répéter quelques phrases de base, que ce serait joyeux, et puis qu'ensuite elle poursuivrait son voyage, toute seule, libre, et sans sentiment de culpabilité. 
Quand j'attendais ma jeep pour Gangtok, avec Romain - un garçon sympa en fait, qui revenait au Sikkim sur les traces de son père qui l'avait visité 40 ans plus tôt - Douce Amie et son timide mari qui attendaient le leur pour Siliguri, Camille est vite sortie, en pyjamas et enroulée dans un gros châle indien. C'était à moi qu'elle voulait dire au revoir, pour tous nos échanges. J'ai été émue, depuis la fenêtre de ma jeep, par tous ces grands signes d'adieux et ces sourires qu'ils m'adressaient, Douce Amie - "le monde est rond, on se reverra" - son mari, Camille, Romain, et le patron du Garuda.
 
Il y a eu une autre belle rencontre à Pelling. 
Le dernier jour, je suis montée à l'autre monastère qui surplombe le Garuda - Sangachoeling. Le patron m'a expliqué plus tard qu'à l'origine, Pemayantsé servait aux moines qui y faisaient des pratiques "paisibles" tandis que Sangachoeling, c'était destiné aux ngadakpas (j'ai retrouvé au Namgyal Institute of Tibetology une allusion à ces ngadakpas propres au Sikkim), yogis dont les pratiques sont "terribles", "wrathful". Puis qu'ensuite les yogis étaient partis pratiquer dans les grottes et sur les terrains des crémations, et que Sangachoeling était devenue un monastère de moniales, Pemayantsé étant pour les hommes.
Au dessus de Sangacholing, on construit en ce moment une statue géante de Chenrezi/Avalokishvara, personnification de la compassion. Pour l'instant il y a la grande salle qui en sera le soubassement, qui sera décorée, et puis le lotus en cuivre sur lequel prendra place Chenrezi. Lorsque l'on monte au-dessus de Pelling, c'est frappant, tous ces monastères et ces statues qui se répondent les uns aux autres, points brillants sous le soleil, en haut de chaque colline - quand j'écris "colline", c'est relatif, aucune ne fait moins de 2500m, mais c'est par comparaison avec les géantes en arrière-plan, avec leurs 8000 et plus...
Alors que je redescendais des hauteurs de Sangachoeling, j'ai vu un jeune Indien assis dans l'herbe sous les drapeaux de prières, avec un guide à qui il montrait, dans un magnifique rhododendron aux multiples fleurs rouges épanouies, un couple de petits oiseaux courants dans la région, au plumage bleu-noir et fauve, avec une tache blanche sur la tête et un long bec très fin - une vraie beauté. Il avait avec lui des jumelles sophistiquées et une caméra à pied. Je me suis arrêtée pour lui demander, "are you a bird watcher ?" Et c'était bien sa spécialité, il faisait un doctorat à Constance en Allemagne. Etant de Bombay/Mumbai, il rentrait chaque année dans sa famille, tout en se gardant 10 jours pour aller là où son cœur était, dans l'Himalaya. Au bout de quelques minutes, je me suis assise à côté d'Himal, et on a eu un échange d'une bonne heure, très riche, sur l'Himalaya, les arbres, le manque fréquent de respect des gens pour eux ou pour les animaux, la vie... Himal était lui aussi, comme Camille, à un carrefour de son voyage, et il hésitait, Bhoutan, Assam, ou la région indienne proche de la Birmanie, dans sa quête des oiseaux, ou de son intérêt nouveau pour les arbres, ou bien rester au Sikkim qu'il avait à peine entrevu ? J'ai été très touchée par ce jeune Indien, qui est à la fois dans la modernité, avec sa prise de conscience très forte de la nécessité de protéger l'environnement, combinée avec une culture classique indienne  empreinte de spiritualité et de dignité. C'était une belle rencontre là aussi. 
Pendant qu'on échangeait, on s'est interrompu pour observer au-dessus  de nous le vol de deux "serpent crest eagles" dont je serais bien en peine de donner le nom français. Ces aigles étaient fort beaux, leur nom venait-il du dessin sur le haut de leurs ailes, toutes blanches en dessous, ou du fait qu'ils se nourrissent de serpents ?
 
 

Dernière étape au Sikkim

Publié le 7 février 2017 à 13:24, Gangtok
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Mardi 7 février 
Je suis au Baker's Café de Gandhi Marg, cette artère piétonne large et plate de Gangtok. Gangtok serpente sur plusieurs sommets, tout en pentes abruptes, et les petits taxis ne cessent de transporter les gens up and down. Il y a des shortcuts (raccourcis), des escaliers interminables aux marches hautes au terme desquels on arrive tout essoufflé.
 Alors le centre de la vie sociale et commerciale est ici. Tout le long de Gandhi Marg, il y a des bancs où se reposer avant de se remettre à déambuler et à faire du lèche-vitrine. Il y a beaucoup d'étudiants, un désir évident de modernité et une bonne qualité de vie.
J'ai prévu aujourd'hui d'aller me promener sur la crête, dans les arbres, mais il y avait d'abord un problème pratique important à régler. Il fallait aller à la chasse aux sous. Lorsque je quitterai mon hôtel Pandim vendredi, il me faudra bien payer Kesang, et il n'a pas le système nécessaire pour prendre les cartes de crédit, comme le jeune couple suisse ce matin le demandait. 
 
En effet, le gouvernement indien, pour des raisons que je ne comprends pas trop, selon lui pour lutter contre la corruption, a supprimé l'automne dernier les billets de 500 et de 1000 roupies en circulation. Pendant un temps il n'y a plus eu que des billets de 100 et de 2000 roupies. Maintenant il y a de nouveaux billets de 500, pas de 1000. 500 roupies: environ 7 euros. 
Très vite les commerces n'ont plus eu de monnaie, refusant de prendre les grosses coupures de 2000. Et les banques ont réduit les capacités de retrait aux distributeurs automatiques. Quand je suis arrivée à Bodhgaya on ne pouvait retirer que 4000 roupies à la fois. Puis ça a changé, le montant maximal est à présent de 10000 roupies, à condition qu'il y en ait assez dans le distributeur. Ainsi quand on a besoin d'argent, on fait la queue dans une longue file de gens inquiets, et on interroge chacun d'eux à sa sortie. Il y a de l'argent ? Parfois, on attend 10 ou 20 minutes, et puis quelqu'un sort, sombre, "no more cash!" Ou comme hier, "il n'y a plus que des billets de 100, et le retrait est limité à 500 roupies!" Tout le monde subit cela, l'économie indienne en a souffert, dont le secteur du tourisme, beaucoup de touristes indiens ayant annulé tous leurs projets de déplacement. Les banques, elles, prélèvent la même commission pour cartes de crédit de voyageurs, qu'on retire 1000 ou 10000 roupies, donc cette multiplication de petits retraits doit leur convenir... Il y a des élections dans plusieurs états indiens en ce moment, c'est pain bénit pour les adversaires de Modi, ils insistent sur les effets néfastes de cette "démonétarisation" sur l'économie et sur le quotidien de tous.
Ce matin je suis allée tôt au distributeur de la State Bank of India, pensant qu'à cette heure-là il y aurait quelque chose en caisse. Peine perdue, il m'a suffit de voir la tête que faisaient les gens en sortant de là. J'ai donc tenté ma chance dans une banque privée à côté qui prend plus de commission, et je n'ai pas été trop gourmande, 5000 roupies seulement. Je me trouverai un complément demain ou jeudi. J'ai une certaine somme en euros avec moi, mais je la garde pour une éventuelle extrême urgence. Et comme je m'étais promis que si j'arrivais à retirer une somme correcte, je fêterais ça avec un expresso dans ce lieu très chic de Gangtok, je m'offre ce qui est ici un petit luxe ainsi qu'un signe d'élégance et de modernité.
 
J'en suis à la dernière véritable étape de mon voyage. Vendredi soir je devrais être à Siliguri, mais c'est juste pour une nuit de transition, pour pouvoir prendre au matin un taxi vers l'aéroport de Bagdogra et un vol pour Delhi. Et Delhi, deux nuits avec l'optique de prendre mon vol pour Paris le 13. 
Gangtok, c'est ma dernière étape au Sikkim. C'est un temps de repos, les dernières ballades paisibles dans les arbres. Peut-être prendrai-je demain ou jeudi une jeep pour aller en face (26 kms, 1h30 de route) à Rumtek, où j'avais séjourné il y a 20 ans. Ou pas.
 
Quand je suis arrivée dimanche à l'hôtel Pandim, tout là-haut sur la crête, la première chose que j'ai faite après avoir fermé la porte de ma jolie chambre, spacieuse, avec boiseries, grand lit moelleux et propre, fauteuils en osier à installer sur le balcon pour regarder le Kanchendzonga, grande salle de bains joliment carrelée, télé où je peux suivre les nouvelles de la BBC et de CNN et des films en anglais, la première chose donc a été de faire un tas de presque tous mes vêtements et de les confier à Kesang pour les faire laver, de toute la poussière du chemin, de l'odeur de friture sur mon foulard de soie que je ne supportais plus. J'ai lavé moi-même mes sous-vêtements et j'ai plongé mon petit sac à dos, qui puait, dans le seau de la douche... et j'ai soupiré d'aise.
 
Je suis contente d'avoir fait ce voyage, qui dure depuis bientôt 7 semaines, un peu fière d'avoir réussi à relever le défi que je m'étais posé, et de m'être prouvé que je suis encore capable de m'adapter à toutes sortes de moyens de transport et d'hébergement, ravie des rencontres que j'ai faites en chemin, à Bodhgaya, à Darjeeling et au Sikkim, particulièrement à l'hôtel Garuda de Pelling, auquel je vais consacrer une page plus tard. J'ai eu le sentiment d'avoir 20 ans de moins, voire 42 ans de moins, tant mon séjour à Garuda me rappelait le bon vieux temps des auberges de jeunesse d'Ecosse, lors de mon tout premier vrai voyage. En même temps la fatigue se fait un peu sentir, avec l'envie de propreté, l'envie de lectures, de nouvelles du monde. Mon corps a fini par faire une réaction allergique aux piments ("chilli") dont on accompagne ici tous les légumes. Heureusement j'avais dans ma poche infirmerie des pilules homéopathiques, histaminum et apis mellifica, et en attendant qu'elles agissent, du gel d'aloe vera pour calmer les démangeaisons. 
 
(13h50, déjeuner sur les hauteurs de Gangtok, photo destinée à faire saliver mon Uriel: momos aux légumes)
 
 
Kesang est un jeune homme charmant qui tient cette maison avec sa mère, une dame au visage encore très beau, très doux, encadré de longs cheveux bruns. Ce matin au petit déjeuner, alors que la salle était pleine, un jeune couple suisse sur le départ, trois jeunes Japonais, un néo-zélandais aux cheveux gris fatigué et énervé, un couple indien bruyant, elle est venue tout doucement, discrètement, déposer à côté de mon joli pain tibétain tout doré et de ma théière une assiette de papaye coupée en dés. Juste pour moi, ce cadeau...
 
Hier j'ai résolu un problème pratique, et j'y ai perdu toute la matinée : faire prolonger mon permis, qui se terminait aujourd'hui, pour qu'il aille jusqu'à vendredi. Mais là-dessus, comme à Darjeeling, les renseignements de Lonely Planet sont faux. Donc, si jamais des voyageurs envisageant de se rendre au Sikkim me lisent, voici mes conseils: d'après l'expérience décevante du jeune couple suisse, il ne faut pas demander le permis de séjour en même temps que son visa avant de partir; d'une part on est moins libre, car il faut donner une date fixe d'entrée au Sikkim, mais aussi parce qu'on ne reçoit pas un document sur papier libre comme c'est le cas si on fait la demande à Darjeeling ou Siliguri; c'est ce papier qui portera l'extension du permis. Petit détail bureaucratique qui a son importance, car si on n'a pas ce papier, on doit alors retourner à la frontière pour obtenir  cette extension, ce qui demande 5 heures de jeep - dans un sens. L'adresse du bureau à Darjeeling est fausse, il faut prévoir une longue route en descendant Hill Cart Road avant de trouver un bureau dont les heures d'ouverture sont assez erratiques; éviter l'heure du déjeuner, et aussi l'heure de la sieste, tout en gardant à l'esprit que les bureaux, qui ouvrent à 10h, ferment à 16...
À Gangtok, les bureaux ne sont plus à Kazi Road, près de Gandhi Marg, mais dans le quartier de Tardong, tout en bas. Personne ne connaît, pas même les taxis. Partie à 9h, j'ai atteint mon objectif à 11h45, une longue marche dans la pollution de la circulation et la poussière des constructions. Au retour, j'ai arrêté un taxi (shared taxi, c'est-à-dire partagé avec d'autres passagers - le prix de toute course est de 20 roupies, et il y a des arrêts déterminés comme pour les arrêts de bus) et il m'a déposée au Namgyal Institute of Tibetology
 
C'est un petit, mais très intéressant musée, ouvert par le Chogyal d'alors en 1957, inauguré par le tout jeune Dalaï-lama. Les Chinois n'avaient pas encore fait valoir leurs prétentions sur le Tibet, et beaucoup des choses présentées là ont été offertes par de riches Tibétains qui leur ont ainsi permis d'échapper à la destruction. Extérieurement, l'architecture est celle d'une gompa, et on enlève ses chaussures à l'entrée.
Il y a par exemple de fines feuilles de palmier sur lesquelles est gravé le soutra de la prajnaparamita, datant du 6ème siècle, des livres très anciens avec les premiers écrits en alphabet  lepcha, des contes, une thangka montrant comment fut scellée au 17ème siècle l'amitié entre lepchas et bhutias devant les "4 saints du Sikkim" ( les trois lamas ayant unifié ces clans en une nation, et le premier Chogyal, souverain bouddhiste), et d'autres articles intéressants - pour qui s'intéresse au Sikkim, c'est mon cas. Il y avait pas mal de visiteurs, indiens, tibétains, sikkimis. 
 
(15h30)
Après une belle ballade sur la crête, où un très grand parc est consacré aux orchidées, le temps se couvrant, je retrouve le fauteuil d'osier sur mon balcon privé. Les montagnes ont disparu dans la brume, mais je profite encore de quelques rayons de soleil. Je vais en profiter pour faire un petit saut en arrière, et raconter mon séjour à Pelling, à l'hôtel Garuda.

De Yuksom à Pelling

Publié le 3 février 2017 à 11:06, Gangtok
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Mardi 31 janvier - Yuksom
Je passe la nuit à Yuksom, qui fut la première capitale du Sikkim, au 17ème siècle. Je suis à l'hôtel du Dragon. Sur leur registre, ils ont eu un couple de Britanniques il y a 15 jours, et depuis, personne. J'ai d'abord essayé un hôtel recommandé par Lonely Planet, mais il était désespérément vide. Ce n'est pas encore la saison où des hordes de trekkers envahissent les lieux et descendent bière sur bière. Du coup tout ce gros village semble triste et désœuvré. 
 
Je viens de faire une journée de marche de Tashiding à Yuksom. Je suis partie à 8h, avec une tasse de thé au lait et deux biscuits gras maison pour tout petit déjeuner. Pas grave, pensais-je, je trouverai peut-être en route. Je n'ai rien trouvé, et ne me suis guère arrêtée en chemin. Heureusement j'avais de l'eau. Mais je suis arrivée à Yuksom affamée, juste avant la tombée de la nuit. J'ai dîné dès 17h d'un copieux chowmein aux légumes et fromage, et j'ai déjà commandé mon petit-déjeuner pour demain 7h : habitués aux trekkers, ils font du porridge, et ils proposent aussi du Tibetan bread. C'est délicieux et c'est la première fois que j'ai l'occasion d'en manger depuis trois ans et demi. J'en ai donc commandé pour le petit déjeuner, et aussi à emporter. Car ma fatigue et le fait que je sois frigorifiée dans cette petite chambre sans charme, sans eau chaude et faiblement éclairée tiennent sans doute à ce jeûne forcé, alors que je dépense beaucoup d'énergie. Vivement le petit-déjeuner de demain !
 
Depuis Tashiding j'ai mis deux heures et demi pour grimper la montagne d'en face, mon premier repère étant, tout au sommet, le Silnon gompa, un monastère tranquille avec son jardin potager, ses figuiers, ses cultures de cardamomes. De belles grandes statues de bois peint. Juste deux moines qui sciaient du bois en s'amusant.
Ensuite j'ai plus ou moins longé la crête, traversé deux villages, des plantations de cardamomes, grimpé des sentiers très raides, descendu d'autres sentiers en faisant attention à chaque pas - j'avais eu l'excellente idée de prendre mes deux bâtons de marche nordique, qui m'ont été précieux - admiré des arbres vénérables, rencontré des gens sur mon chemin, des paysans qui coupaient des bambous, qui promenaient leur vache, qui arrosaient leurs cultures, et qui m'aidaient à trouver mon chemin. 
Cependant, quand je suis arrivée à mon 4ème point de repère, le monastère de Hongri, totalement abandonné, un de ses murs effondré, je me suis trompé de chemin et j'ai descendu un sentier empierré qui m'inspirait confiance. Je suis arrivée à un village qui descendait dans la vallée, alors que je voyais bien Yuksom tout au loin et en altitude. D'un autre côté, le temps s'assombrissait, et j'ai pensé à la nuit qui risquait de tomber encore plus tôt. Donc il valait peut-être mieux être sur la route aux lacets interminables que là-haut, même si là-haut je voyais les premières fleurs rouges des rhododendrons et les magnifiques fleurs blanches de quelques - je crois - magnolias. Une fois au bas du village, j'avais dix kilomètres à faire pour atteindre Yuksom. Et il était 16h. Je suis passée sur un pont en admirant une immense cascade qui dégringolait les rochers depuis le sommet de la montagne, et là, ce que j'appelais de mes vœux est arrivé : une jeep arrivant de Jorethang, se rendant à Yuksom, avec juste une place pour moi sur la banquette arrière m'a fait faire les 5 derniers kilomètres. 
 
Ce matin, m'étant réveillée tôt, je me suis plongée dans l'histoire du Sikkim. Jusqu'au 17ème siècle, le Sikkim n'existait pas sur le plan politique. C'était en partie une jungle peuplée de lepchas, dont l'origine exacte n'est pas déterminée. Très petits et fins, leurs maisons - on en voit encore, et toutes ne sont pas des étables - sont faites de lianes de bambous tressées ; aujourd'hui dans la montagne j'ai pu voir des hommes tresser, accroupis sur le sol, un grand pan de maison. Animistes, ils vivaient en clans dispersés. 
Jusqu'à ce que "les trois hommes saints", trois lamas, se retrouvent à Yuksom en 1641 et décident d'unifier cette contrée, qui s'étendait, en plus de la surface actuelle, sur une partie du Népal, une partie du Bhoutan et ce qui est aujourd'hui Darjeeling, en lui donnant un monarque (Chogyal signifie "monarque qui règne avec justice") tout en convertissant les lepchas animistes au bouddhisme, ce qui ne semble pas avoir posé problème. 
Cependant, une fois la monarchie installée, l'histoire du Sikkim est devenue une longue suite de luttes pour le pouvoir ; d'abord entre les enfants d'un Chogyal qui avait voulu prendre trois épouses de trois origines différentes, et donc entre les pays d'origine de ces épouses, Népal, Bhoutan et Tibet ; jusqu'à ce que la Chine, et surtout la Grande Bretagne, qui voulait en faire une marche dans sa conquête du Tibet, ne s'en mêlent. Les Britanniques ont à cette fin créé dans cette jungle un réseau routier, en exigeant des petits paysans qu'ils construisent les routes - à coups de fouet pour les réticents. Ils ont aussi signé avec le Chogyal des années 1860 un traité de "paix" où ils s'engageaient à verser 6000 roupies au Sikkim en échange de l'utilisation de ses routes entre autres "services"; mais ils n'ont rien payé. Après Yuksom, c'est Rabdentse, aujourd'hui juste quelques ruines, puis un troisième village, qui sont devenus capitale du Sikkim. Gangtok ne l'est que depuis le début du vingtième siècle. À chaque fois, ce transfert était dû à des luttes pour le pouvoir. 
J'ai hâte de me plonger à mon retour dans les récits d'Alexandra David-Néel, sur son séjour au Sikkim auprès du Chogyal de l'époque puis de son lama dans une grotte au nord du pays, avant d'en être délogée par les Britanniques qui s'y comportaient en maîtres.
 
Mercredi 1 février - Retour à Tashiding
Après une seconde journée de marche me voici de retour chez Drolma.
Je suis partie à 8h de ce petit hôtel au personnel souriant mais dont c'était là son seul atout. J'ai pris le chemin par lequel j'aurais dû arriver la veille, pour monter au gompa de Dubdi, qui présente un grand portrait de Yangthang Rinpoche, décédé l'an dernier. 
 
De là j'ai suivi sans peine le joli chemin qui m'a menée jusqu'à Hongri, et j'ai compris où je m'étais trompée. Belle ballade jusqu'à Tashiding, mais à l'arrivée, vers 16h45, mes genoux et mes jambes n'en pouvaient plus. J'ai pris beaucoup de sentiers qui descendaient à pic à travers la forêt, et parfois traversaient de minuscules fermes, avec une vache et un veau, et j'ai croisé des enfants souriants qui remontaient chargés de lourds fardeaux de bambous, de fougères, d'orties. Mais comment font ces gens quand il s'agit de remonter des matériaux plus lourds encore, depuis Tashiding qui est tout en bas, alors que la route carrossable ("jeepable" dit-on ici) la plus proche est bien loin ? Et comment font ceux qui se cassent une jambe ou se tordent une cheville, ou les anciens qui avancent avec une béquille ?
Ce soir la grand-mère m'a invitée alors qu'elle chantait ses textes dans sa salle de prières. C'est une vraie pratiquante, qui les connaît par cœur et chante d'une belle voix chaude. 
 
Voici un exemple de maison paysanne, avec culture de cardamome au premier plan. Le petit bâtiment est fait avec du bambou tressé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
( photo prise depuis Silnon) le toit jaune tout en haut de la colline, c'est le monastère de Tashiding. 
 
Jeudi 2 février 
Le réveil m'a tirée d'un rêve bien agréable où je buvais joyeusement un verre de bon vin rouge avec les amies de Redon, bien loin du Sikkim... Il fallait que je prépare mon sac pour rejoindre Pelling, via Gaysing, à quelques 55 kms de là. 
Pasang m'avait dit d'être prête pour 7h, car la jeep passerait entre 7h et 8h... Elle est passée à 8h10... J'attendais devant la maison depuis 1heure et demi, en buvant une tasse de thé au lait.
Sur la route, un ballot de fougères dans une toile de jute était tombé au milieu de la route. La jeep qui nous précédait s'était arrêtée, les deux chauffeurs se sont concertés, ont passé un coup de fil, car ici comme chez nous tout le monde est accroché à son portable, et à deux, ont balancé le ballot sur le toit de la première jeep. Quelques centaines de mètres plus loin, une jeep chargée à ras bord de ce type de marchandises, attendait de récupérer ce qu'elle avait perdu dans les soubresauts de la route... Utilité du téléphone portable !
Pelling, je retourne à l'hôtel Garuda parce que j'y étais il y a vingt ans. Quand je raconte cela au patron, il me répond, "ah, je me disais bien que votre visage était familier!" Non, monsieur, c'est gentil, mais je ne le crois pas, vous en avez vu passer, des backpackers...
Il fait gris, il fait froid, 6 degrés dans la chambre, et j'éprouve une certaine fatigue. Au moins je pioche dans la bibliothèque des backpackers un livre en anglais de nouvelles d'Anita Desai, une des meilleures écrivains indiens, et ensuite je passe la soirée avec deux Américains collés au bon feu de bois, tous les trois sur nos écrans à profiter de la connexion wifi. Trop lente pour me connecter à Internet et pour me permettre de mettre ce blog à jour, mais au moins j'ai le plaisir de lire mes mails et de répondre à certains.
 

Tashiding gompa

Publié le 30 janvier 2017 à 11:05, Gangtok
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Lundi 30 janvier - Tashiding Gompa
20h - Je viens de finir de dîner dans une ambiance chaleureuse et familiale, à la cuisine. Granny - c'est ainsi que Pasang appelle sa grand-mère - ressemble beaucoup à Drolma physiquement, en plus "Mama". Elle aime bien communiquer avec l'anglais qu'elle connaît, même s'il est limité, et me ressert d'autorité du dal (soupe de lentilles, pois et fèves) auquel elle a ajouté une bonne dose de gingembre.
Le grand-père est plus réservé, plus timide peut-être, mais son fils est là, qui travaille à l'office de tourisme de Pelling et parle bien anglais. Tous deux dégustent le chang local, alcool de millet qui se boit dans une haute chope de bois avec une paille de fer ou de bambou. Il y a là aussi Dawa, la sœur aînée de Pasang. Ils sont arrivés ce soir d'une excursion familiale dans le nord du pays, près d'un lac sacré non loin de la frontière chinoise, mais de fortes chutes de neige les ont empêchés d'aller plus loin.
Pasang a expliqué à sa mère, à ma demande, mon projet pour demain. Je vais laisser ici Gros Pépère et ne prendre que mon petit sac avec quelques affaires pour passer la nuit, et je vais aller à Yuksom à pied, en espérant trouver les sentiers qui y mènent par la "jungle" et différents monastères, dont l'un est le plus vieux, et un autre est dit le plus sacré du Sikkim. Le frère de Drolma m'a indiqué quelques repères. Donc je devrais passer la nuit à Yuksom, et revenir, toujours à pied, le lendemain à Tashiding. 
 
Ces deux derniers jours je me suis bien imprégnée de l'atmosphère du monastère de Tashiding. Il se trouve tout en haut de la colline, à 3,5 kms de chez Drolma, ce qui demande une heure de marche sur une route pentue mais très agréable à suivre, avec ses arbres hauts et, entre eux, ses plantations de cardamome. Il y a plusieurs maisons isolées de paysans, en bois, basses, peintes de couleurs vives, bleues, vertes ou d'un rose un peu violent mais qui se marie bien à la végétation, et souvent agrémentées de pots de pélargoniums et d'orchidées sur les rebords de leur porche. Une vache, un porc noir, deux-trois chevrettes, occupent des enclos fermés par des bambous ou parfois dressés sur pilotis. 
Deux dhabas, quand on approche du monastère, proposent à boire et à manger. Je me suis arrêtée dans l'une d'elles le premier jour, car mon petit déjeuner chez Drolma consiste en un thé au lait sucré et des petits gâteaux frits auxquels elle donne toutes sortes de formes; ce sont normalement des biscuits de fête, d'ailleurs Drolma les tire d'un grand pot gardé dans la salle de prières. J'avoue que j'aimerais bien autre chose que ces biscuits gras. 
Dans la dhaba j'ai opté pour un chapati. Comme il mettait du temps à venir, et que j'entendais la patronne s'affairer aux fourneaux, j'ai quitté mon banc de bois dans la minuscule pièce qui donnait sur un précipice, malgré les efforts de son petit-fils Tenzin qui me faisait partager ses jeux, et je suis allée voir où en était la cuisson de mon chapati. La patronne était en train de me faire de quoi l'accompagner, c'est-à-dire une friture de pommes de terre, de choux-fleurs et d'oignons. À 9h du matin, je ne rêvais pas de ça non plus...
 
La route prend fin à un petit parking et on grimpe un escalier en suivant les pierres gravées de textes sacrés et de figures de Bouddhas. Un chemin s'en va vers une grotte sous un immense rocher de quartz blanc. Le 15ème jour du premier mois tibétain, une fête a lieu, au cours de laquelle les moines recueillent l'eau suintant de ce rocher et tirent des prédictions de l'étude de son niveau. Le graveur de pierres a fait un beau Bouddha à l'entrée et quand on se glisse à l'intérieur, on peut méditer devant une belle gravure d'Amitabha.
Voici un exemple du travail de ce graveur, au pied de l'escalier. La gravure montre Padmasambhava, le second Bouddha pour les Tibétains.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le monastère est sur un petit plateau, il consiste en une série de bâtiments distants les uns des autres. Un premier petit bâtiment rouge accueille une belle statue d'Avalokiteshvara, l'intérieur est en réfection. Un autre ne contient qu'un seul, mais énorme, moulin à prières en cuir décoré de figures en cuivre repoussé. Il est très lourd et il faut de l'énergie pour le mettre en branle et faire tinter sa sonnette au fil de la récitation de om mani padme houng, le mantra de la compassion. Un troisième bâtiment est tout entier consacré, statues et fresques intérieures et extérieures, à Padmasambhava et à ses différentes incarnations, comme le mythique roi guerrier Guesar. 
Sur les côtés, en contrebas, se trouvent les cellules des moines, modernes, soignées, pimpantes avec leurs jolies fenêtres aux peintures de fleurs. On chemine parmi ces bâtiments, les têtes des nombreux chiens allongés un peu partout se soulèvent pour évaluer le passant, et enfin on arrive à la gompa principale, à quatre niveaux. Sa structure carrée, ses pierres massives grises, lui donneraient un aspect austère s'il n'y avait une large bande de briques rouges au second niveau, des fenêtres aux motifs et aux peintures joyeuses, des ferronneries comme on en trouve beaucoup dans cette région du Sikkim, comme ce grand Garuda blanc au-dessus de l'entrée, et les toits en zinc jaunes qu'on aperçoit depuis la montagne d'en face, étincelantes sous le soleil. Est-ce derrière cette fenêtre-ci ou bien celle-là, que le Dalaï-lama, avant d'aller bénir le Tathagata Tsal de Rabong, est venu en 2010 faire une retraite fermée de deux jours, un moment rien qu'à lui dans un agenda surchargé ? 
 
(photo de fenêtre de gompa)
 
 
À l'intérieur de la gompa, on est accueilli par les portraits de Dodrupchen Rinpoche, Dilgo Khyentse Rinpoche, Yangthang Rinpoche. Il y a de belles fresques mais de vilaines fissures les traversent, ainsi que des infiltrations qu'on a essayé tant bien que mal de limiter en badigeonnant de blanc les beaux murs gris à quelques endroits. 
 
Le monastère date de 1641. Dans l'entrée de la gompa, les reproductions de deux dessins de voyageurs d'autrefois montrent à quoi il pouvait ressembler pendant ses premiers siècles. Deux bâtiments, l'un un haut et étroit fortin au toit de chaume, l'autre une demeure basse en terre crue également coiffée de chaume, aux ouvertures minuscules, autour desquels paissent des yaks. Pourtant on n'est qu'à 2000m d'altitude, or les yaks vivent en général (sauf ceux des zoos modernes) à partir de 3500m. Ou alors il s'agit de dzos, croisement entre yaks et vaches...
 
Derrière la gompa, au bout du plateau, sous un séquoia géant, se trouve un ensemble de chortens ou stupas, qui renferment les cendres de Chogyals ou de maîtres spirituels. Il y en a deux très anciens, faits d'amas de pierres plates noircies par le temps. La plupart sont blanchis à la chaux et respectent la structure tibétaine traditionnelle. Beaucoup sont décorés de figures ou de textes gravés par le même Gyapa qui a passé 56 ans de sa vie ici.
 
 
Un lama d'un certain âge surveille les travaux sur le pourtour de l'ensemble : il faut refaire le mur d'enceinte, en solide, tout en y ré-incorporant les syllabes des mantras, chacune gravée et peinte sur une grosse pierre plate. Nous bavardons. 
Le stupa du centre, le plus grand, avec une statue du Bouddha insérée à son sommet, est celui du fondateur, ses cendres ayant été transférées là. Lonely Planet dit que, selon la légende, quiconque le contemple se voit blanchi de toutes ses fautes. Le lama n'évoque pas ce qui relève de la superstition populaire, sans doute. 
Il me montre un stupa qui n'est pas blanc mais doré, le seul de son genre. Au-dessus de la petite statue de Bouddha, quatre regards dans les quatre directions, symbolisant l'omniscient qui voit tout. C'est le stupa de Jamyang Khyentse Chokyi Lodrö (cela ne parlera pas à la majorité de mes lecteurs, mais à certains, si).
 
 
Il m'invite à descendre un chemin et à aller voir le champ de crémation, où les corps sont incinérés. (Il me dit que c'est là que se trouvent les restes du frère de Sogyal Rinpoche, incinéré ici l'an passé). 
Cela répond à une question que je me posais - que fait-on des corps des défunts dans cette société ? Car en Inde, c'est habituellement au bord des fleuves qu'on les incinère. 
 
Au bout du chemin, une clairière, des rochers, un arbre vénérable, des centaines de drapeaux de prières des cinq couleurs tendus entre les arbres, et deux moines lisant à haute voix les textes instruisant sur la grande traversée d'après le trépas. Plus loin, sous une petite tente, un laïc occidental lit des textes de pratique en anglais et dans un tibétain hésitant. 
Je m'associe à la contemplation et mon Copain vient s'allonger à mon côté, semblant méditer lui aussi.
(Copain est un des chiens qui vivent là ; le premier jour il a reniflé avec circonspection mon bâton de marche, mais après une caresse, il a décidé de m'accompagner partout, et le second jour, il est venu m'accueillir dès mon arrivée et m'a raccompagnée presque jusque chez Drolma.) 
Quel meilleur endroit pour une contemplation sur la seule certitude que l'on puisse avoir dans la vie, celle de mourir un jour, perspective que l'on se doit de regarder en face et qui est le début du chemin dans le bouddhisme. 
Les yogis des temps passés, comme Padmasambhava, méditaient dans les charniers. C'était dans le Tibet d'autrefois, au temps des "funérailles célestes", quand les corps nus étaient offerts aux éboueurs du ciel, les vautours, et souvent démembrés auparavant pour faciliter le travail aux oiseaux. J'ai pensé à cela lorsque, m'asseyant avec mon Copain sur un rocher, j'ai été un moment assaillie par une nuée de mouches. Juste un rappel de la vérité de la mort. J'ai pensé à ce qu'affrontait le yogi, sinon la peur, du moins les odeurs, les mouches, les bagarres d'oiseaux voraces...
 
Sur le mur d'enceinte, ces deux belles représentations de bodhisattvas.

Terre de géants

Publié le 26 janvier 2017 à 05:02, Gangtok
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Jeudi 26 janvier - Terre de géants 
J'ai la réponse à la question que je me posais hier : pourquoi cette profusion d'hôtels à Ravangla ?
C'est parce que cette petite ville paisible, dont l'économie a longtemps reposé sur la culture, entre autres, du gingembre et de la cardamome, attire depuis quelques années touristes et pèlerins. Il y a d'une part un Wildlife sanctuary, où on a des chances d'apercevoir les pandas roux, et d'autres animaux, dans leur environnement naturel, et d'autre part le Tathagata Tsal, parc écrin pour une statue géante du Bouddha, la plus haute du monde.
Connaissant le goût indien pour le solennel, l'imposant et le kitsch, je crains tout d'abord un peu de voir un Disneyland du pauvre avec le Bouddha qui remplacerait Mickey. Mais au petit déjeuner je feuillette à l'hôtel un livre intéressant qui retrace tout de sa conception et de sa réalisation, jusqu'à sa consécration par le Dalaï-lama, qui lui a donné son nom, en 2010.
C'est un lieu magnifique, tout en haut de Ravangla, conçu par un véritable architecte, qui a mis son point d'honneur à intégrer les rochers et les arbres existants, à respecter la tradition artistique locale et les matériaux traditionnels, pierre du pays et bois. D'autres arbres ont été plantés pour remplacer ceux qu'il a fallu abattre, et dans quelques années ce sera vraiment un très bel écrin. Le lieu est tout en courbes, le plan est, vu du ciel, le tracé d'un yin-yang, pour que l'approche soit plus harmonieuse. 
Le Bouddha, avec les grandioses montagnes enneigées derrière lui, est beau et fin. Fait de différents morceaux assemblés sur place, il est en cuivre en partie doré à la feuille. Il repose sur un piédestal creux qui se visite. À l'intérieur, une salle ronde en son cœur contient une statue plus petite entourée de reliques du Bouddha que des moines thaïlandais sont aller quérir dans le monde entier, Sri Lanka, Népal , USA, Allemagne, Laos, pour les offrir ici. On n'y pénètre pas, on suit un double chemin en spirale illustré de scènes de la vie du Bouddha. Elles sont de deux factures, indienne et tibétaine, les couleurs, les visages sont très différents. Des panneaux, hélas seulement en anglais, pas en hindi, explique les leçons que recèlent les épisodes mêmes de la vie du Tathagata (le terme sanscrit pour L'Eveillé). Un autre couloir, carré, enceint la galerie circulaire, il présente 108 jolies statues de bouddhas jaunes, blancs, rouges, bleus ou verts faisant différents mudras (façons de joindre les doigts, qui ont chacune un sens, don, protection, enseignement, par exemple). À l'extérieur, entourant le monument, des coupes géantes en cuivre sont remplies presque à ras bord d'eau, traditionnelle substance d'offrande. Les adultes arrivent à peu près aux 2/3 de la hauteur de ces coupes. 
Malgré l'affluence (j'ai appris que les enfants et les étudiants sont en vacances d'hiver, les plus longues de l'année, jusqu'en mars, ce qui explique le nombre de touristes indiens), le parc recèle plein de petits coins paisibles qui inspirent la méditation.
 
Il y a d'autres bâtiments plus bas, dont l'aspect a été aussi très soigné, un hall tout rond pour des conférences, une maison de pierres grises où on peut allumer des lampes à beurre en cuivre à pied, comme dans nos églises on allumera un cierge, car la lumière est aussi une substance d'offrande. Un autre but du lieu est bien sûr d'aider l'économie de la région, en aidant les artisans locaux à vendre leur production. Cette partie-là démarre tout juste.
Je rédige ceci assise sur une marche d'escalier, près d'un géant entre les racines duquel surgit une source dans des rochers moussus. Un peu à l'écart dans le parc, le lieu est honoré par des drapeaux de prières des cinq couleurs des cinq éléments, les lungta - "chevaux de vent", c'est ainsi qu'on les nomme.
Je vais aller de ce pas emprunter le livre de l'hôtel et relever ce que j'y ai lu de l'histoire et des mythes de Ravangla - ou, pour lui rendre son nom local, Rabong.
 
Au 18ème siècle régnait le 4ème Chogyal - souverain - du Sikkim, dont le palais se trouvait à Rabdentse, ancienne capitale aujourd'hui en ruines. Déprimé par le décès de son maître spirituel, le Chogyal entreprit un pèlerinage au Tibet, déguisé en homme du peuple. Il rencontra le 12ème Karmapa, qui le reconnut pour ce qu'il était et l'invita auprès de lui.
Le Chogyal demanda au Karmapa d'établir des monastères Kagyu au Sikkim. Le Karmapa lui suggéra de construire un monastère en un lieu où il pourrait le voir depuis Rabdentse. Il donna toutes les instructions nécessaires pour la construction et le consacra depuis le Tibet, ayant indiqué les mois, jour et heure favorables. À l'heure dite, deux vautours arrivèrent depuis le Tibet, firent deux grands tours au-dessus du bâtiment et laissèrent tomber des grains d'orge, signe de la consécration.
Au temps du 14ème Karmapa le monastère fut agrandi et embelli, et là encore la consécration se fit depuis le Tibet, alors qu'une douce pluie associée à un beau soleil donnait lieu à un splendide arc-en-ciel au-dessus du monastère, deux vautours apparurent à nouveau pour le consacrer par une averse de grains d'orge.
Autour du monastère la vie des laïcs s'organisait et c'est ainsi que naquit Rabong. Ra, la chèvre, bong, mouillé, cette ville se nomme donc "chèvre mouillée". 
 
Pas loin de là il y a deux grottes, dans lesquelles Padmasambhava médita longuement sur son chemin vers le Tibet, au 8ème siècle. Il affronta et vainquit plusieurs forces hostiles dont il fit des forces protectrices. Un festival annuel rappelle cela, et honore ses protecteurs, Yabdi ou Mahakala au sud, Kanchenzonga au nord, Ekazathi à l'est et Kritima à l'ouest, le 8ème jour du 7ème mois du calendrier tibétain. Aujourd'hui, ce festival de Pang Lhabsol est toujours le grand jour de l'année, car après les prières viennent les danses, les concerts, les compétitions sportives.
 
En 2006, le monastère existant, Mane Choekerling, était très vétuste et les autorités régionales ont décidé de le reconstruire totalement, en mêlant techniques modernes et traditions architecturales et décoratives. Le résultat est beau, élégant. Voici le temple, dont l'intérieur est en cours de réalisation, des artistes travaillant sur ses fresques.
 
(Photo de Mane Choekerling )
 
De là est née leur idée de construire le parc et sa statue géante, tout contre l'enceinte du monastère. Au début leur projet était beaucoup plus modeste, mais les circonstances ont fait évoluer la réalisation.
Ils espèrent à présent qu'un éco-village d'artisans verra le jour, avec des étudiants pour apprendre les techniques artisanales traditionnelles du Sikkim. 
 
Samedi 28 janvier - Arrivée à Tashiding
Hier vendredi j'ai longuement profité de mon agréable balcon d'où, au-delà du village, je jouissais de la vue sur les montagnes. Bien m'en a pris, car, ensuite, le temps de résoudre quelques questions d'ordre pratique, le temps s'est couvert et il s'est mis à pleuvoir. 
Pour déjeuner - tard, il était plus de 14h - je suis allée dans un petit établissement que j'avais repéré, loin du centre, sur la route du Tathagata Tsal. C'est le Tathagata Restaurant, un lieu chaleureux où oublier la pluie, confortablement installée sur une de ses banquettes tibétaines, en attendant des plats classiques mais très bien faits dans une cuisine propre et coquette. Un grand portrait du Dalaï-lama avec la propriétaire du lieu accueille les clients. À ajouter au Lonely Planet qui ne l'a pas trouvé !
 
En attendant mon déjeuner, j'ai lu un magazine en anglais sur le Sikkim. La première page était consacrée à un homme qui venait, en décembre 2015, de décéder. Nommé Gyapa Lodrö. C'était un Tibétain qui avait trouvé refuge au début des années 60 à Tashi Ding. Il gravait et peignait les pierres des murs mani, qui offrent textes sacrés, illustrations d'êtres éveillés et mantras sur la route des pèlerins. Gyapa , racontait sa famille, partait parfois dans la forêt pendant un mois ou deux, et revenait en ayant découvert une grotte jusque-là inconnue, ou en ramenant un Trésor caché dans la terre. Un jour il fit don d'un de ces Trésors à Chatral Rinpoche, qui lui dit de ne pas quitter Tashiding, où il avait des choses à accomplir. L'article dit que ce ne fut pas toujours facile pour Gyapa de respecter le conseil de Chatral Rinpoche, parce que la police locale le voyait comme un Tibétain clandestin. Heureusement des autorités supérieures s'en mêlèrent. 
La lecture de cet article m'a rappelé que, tout agréable qu'était Rabong, le but que je m'étais fixé dans mon pèlerinage était bien Tashiding, et qu'il fallait que je me donne le temps de m'en imprégner.
 
Je suis donc partie ce matin, pour un long trajet double en jeep. On est en basse saison, donc les jeeps ne fonctionnent pas entre les villages, il faut passer par le noeud routier qu'est Geysing. C'est un bourg où convergent toutes les jeeps. Mais elles ne repartent que quand elles ont dix passagers, ce qui peut demander pas mal d'attente. Pour Tashiding, après deux heures d'attente, on est parti à seulement 6 passagers. Mais en passant par le village de Legship, il y avait 10 personnes sur le bord de la route. On les a toutes prises ! 17 dans la jeep. Pour montrer que j'avais bien intégré la notion de solidarité locale, j'ai pris une petite sur mes genoux. À côté de moi, il y avait une grosse grand-mère qui sentait l'urine et qui portait un énorme bijou en or à travers la cloison nasale. Elle riait très fort en s'accrochant à mon bras et en posant la tête sur mon épaule, et m'a serré les mains quand on s'est quitté à Tashiding. Il y avait de l'ambiance dans la voiture, c'était joyeux, malgré l'inconfort.
 
La jeep m'a déposée devant le Yatri Niwas, bien avant l'unique rue escarpée dénommée Main Bazar. Lonely Planet conseillait cet hôtel créé par le gouvernement du Sikkim pour promouvoir le tourisme. Une grande maison carrée dans un beau jardin. Mais la maison était désespérément vide. Des pièces, des escaliers, une réception fantomatiques. J'ai appelé plusieurs fois, jeté un coup d'œil à une chambre, à une salle de bains, et je suis vite ressortie. Je soupçonne l'homme en charge de m'avoir vue arriver, et de s'être soigneusement tenu coi. 
 
Je m'apprêtais donc à monter vers Main Bazar quand un jeune homme m'a demandé ce que je cherchais. Je lui ai expliqué ma déconvenue, et il m'a dit, "pourquoi ne pas prendre une chambre ici?" en me montrant le petit restaurant qui se trouvait là. Oui, c'était bien un hôtel, enfin, je dirais plutôt un homestay, une chambre chez l'habitant. 
Drolma, la jeune patronne, m'a montré la chambre qu'elle me proposait. Un parquet de bois, un grand lit, une banquette et deux tables, et un balcon d'où on aperçoit, au loin, Rabong/Ravangla, et son Bouddha doré géant. La salle de bains est commune, mais il y a un chauffe-eau. Une photo de Richard Gere avec Pasang, le fils de la famille, figure en bonne place sous la télé à écran plat, devant une table basse et des banquettes qui font espace commun entre les chambres. À l'étage au-dessus, il y a un petit patio avec la chambre des grands-parents, qui sont absents pour l'instant, et la salle de prières, que Pasang me montre. C'est un lieu de vrais pratiquants, avec plusieurs banquettes, des statues, des thangkas, et des photos. Je reconnais Yangthang Rinpoche, décédé l'an dernier. Oui, me dit Pasang, c'était le lama de Yuksom (à 20 kms de là), ses restes sont là-bas. Je peux disposer de la salle de prières quand je le veux. 
Ces gens sont charmants, aux petits soins ; Pasang m'apporte une bouteille d'eau brûlante, bouillie pour que je me sente libre de l'utiliser pour boire ou me laver les dents sans risque sanitaire. Le dîner est simple, la cuisine familiale et bonne. Heureusement Pasang, qui est étudiant en botanique, parle anglais et on peut communiquer, ce qui n'est pas possible avec Drolma. Ils aiment bien recevoir des étrangers, pas les touristes indiens qu'ils qualifient de bruyants, sans-gêne et arrogants. Leurs clients étrangers sont bien souvent Français et végétariens, et peu de temps avant moi ils ont eu un vieil Américain venu pour deux jours, et resté une semaine. C'est drôle, car l'établissement n'a même pas de nom, et ne figure dans aucun guide...
 

De Gangtok à Ravangla

Publié le 25 janvier 2017 à 05:59, Gangtok
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Mercredi 25 janvier, 10h.
Assise au Coffee Day de Gangtok, sur la large et agréable rue piétonne, Gandhi Marg, j'attends de prendre une jeep collective, qui ne partira qu'à midi, pour Ravangla. Mon encombrant bagage ne m'incite guère à explorer, d'autant que Gangtok est très étendue et en altitude. Je m'en suis rendu compte hier, en arrivant de Darjeeling, lorsqu'ayant été déposée à la station de jeeps de Deodari, j'ai entrepris de grimper la colline à pic. J'ai fini par héler un taxi collectif, qui, pour 10 roupies, m'a montée là-haut et laissée près de Gandhi Marg, qui me semble être le centre de la vie locale et commerçante, ainsi qu'une promenade pour des gens très détendus, curieux et accueillants. 
 
J'avais réservé via Internet une chambre au Red Cherry Residency, juste au-dessus. Un hôtel propre, aux chambres spacieuses, où on offre au client un kit brosse à dents/dentifrice et une bouteille d'eau du Sikkim, mais sans charme. J'avais une chambre sombre comme une grotte, donnant sur un mur. Pour une nuit, ça ne me dérangeait pas. Mais ce matin à huit heures, j'ai eu hâte de sortir retrouver le soleil et la vue sur le Kanchendzonga.
 
Après avoir posé mes bagages à l'hôtel hier, je suis vite allée en repérage avant la tombée de la nuit vers 17h15. Au sommet de la colline, au-dessus de Gandhi Marg, se trouve l'hôtel Pandim, qui figure comme coup de cœur du Lonely Planet et coup de cœur aussi de Bernard, un Américain rencontré au Root à Bodhgaya. Comme je vais devoir, à Gangtok, faire prolonger mon permis, qui court jusqu'au 7 février, alors que je ne veux partir que le 10, j'ai décidé de réserver la visite de ce lieu à mes dernières journées au Sikkim, en demeurant dans un bel endroit.
 
J'ai eu moi aussi le coup de cœur pour Pandim, sa petite terrasse pleine de plantes, sa salle commune avec banquettes tibétaines, boiseries, bibliothèque de voyageurs, peintures de grues - l'animal préféré du sympathique gérant des lieux ; et les chambres, avec mobilier tibétain, rouge à motifs de dragons et de lions des neiges, fauteuils d'osier et petite terrasse privative donnant sur la montagne, où prendre un petit déjeuner de rêve. Donc j'ai réservé pour le 6, jusqu'au 10, une belle  chambre de charme. Elle correspond en tous points à mes rêves. Je sais déjà que j'aurai du mal à redescendre ensuite vers les bruyantes et polluées Siliguri et Delhi !
 
(11h45) Je suis arrivée tôt ce matin au comptoir de réservation de taxis, j'ai donc réussi à avoir la meilleure place, la numéro un, à l'avant, près de la fenêtre, avec de la place devant moi et une bonne vue. Il y a un énorme moine entre le chauffeur et moi, je suis contente de ne pas être coincée entre les deux. Dans une jeep collective, il y a deux passagers à l'avant avec le chauffeur, puis quatre et quatre. Autant dire qu'à l'arrière, on a très peu de place, on est "squeezé", pour le dire à l'anglaise.
 
(Photo: tchai stop à Melli, entre Darjeeling et Gangtok. Mon taxi est le jaune, on voit même mon Gros Pépère bleu sur le toit)
 
 
(20h) Il y a toujours un tchai stop, "10 minutes, 10 minutes!" Mais c'est plutôt vingt, trente, quarante-cinq minutes parfois. On a le temps de découvrir la ou les dhabas de bord de route, de faire son choix, de commander et de se restaurer. Le chauffeur en profite pour laver sa jeep, plonger dans le moteur...
Sur la route de Ravangla, vers 14h on s'arrête devant une salle coquette, avec des petites tables propres, de grands fauteuils et sur le mur un décor peint en ombre chinoise, très exotique: la Tour Eiffel, sur fond de ciel étoilé, avec un avion comme en pilotait Saint-Exupéry qui lui tourne autour; et en lettres fleuries, Paris. Dans ce paysage de bananiers, de bougainvillées, de cultures en terrasses, choux-fleurs et divers légumes, de cascades dégringolant du haut des montagnes, c'est inattendu et drôle. 
Je choisis un chowmein aux légumes bien épicé, avec un tchai parfumé, et je le prends dehors sous un parasol, avec une petiote qui me montre un clip de Bollywood sur le portable de sa grande sœur, et un chien joyeux malgré ses deux pattes avant, sans doute cassées dans un accident et resoudées de travers. Le moine a avalé une belle quantité de momos quand on est prêt à repartir. La route porte les stigmates des glissements de terrain et tremblements de terre, et tout le long des ouvriers amènent cailloux et bitume pour en refaire des pans, jusqu'aux prochaines pluies torrentielles d'été. 
Mais voilà que notre jeep s'arrête et refuse de repartir même en seconde dans la descente. Le chauffeur soulève le capot, étudie le problème, se lance dans une réparation de fortune, tâchant de faire fondre deux fils avec son briquet pour n'en faire qu'un... Un chauffeur de camion laitier s'arrête pour l'aider. Je participe comme je peux, en prêtant au chauffeur ma bonne torche électrique, plus efficace que la lumière de son portable, et c'est le moine qui la tient pour lui. À l'arrière, personne ne se tracasse, ne se fâche ou ne s'impatiente, comme ce serait le cas en France. Au besoin, on finira la route à pied, il n'y a plus que vingt kilomètres... C'est bon, on repart...
 
Ravangla, que je connais de nom parce que l'Aide à l'Enfance Tibétaine, que je soutiens depuis longtemps, y mène des projets, est un gros bourg assez propre dont l'unique rue est constituée presque exclusivement d'hôtels. Y a-t-il tant de touristes à héberger ? Après m'être vu proposer des chambres aux rideaux sales, tristes et sombres, pour des prix supérieurs à ce que je payais à Darjeeling, j'arrive au Blue Spring, conseillé par Lonely Planet. On me propose une chambre propre et correcte, eau chaude à volonté et un petit balcon où installer un de mes deux fauteuils pour profiter de la belle vue sur les montagnes. Justement, alors que je contemple le village, dont tous les chiens se sont donné rendez-vous sur un petit terrain de foot, dans le ciel nocturne, juste en face de moi, une planète - cet astre est trop gros pour n'être qu'une étoile - semble me faire signe, son éclat m'évoque le feu d'un diamant. Vénus ?
Dommage, pas de connexion wifi, nulle part en ville. J'avais prévenu...
 
 

Dernier jour à Darjeeling

Publié le 24 janvier 2017 à 06:36, Darjeeling
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Lundi 23 janvier
Dernier jour à Darjeeling, que j'ai arpentée dans toutes ses ruelles, et tous ses sentiers au flanc des différentes collines.
Après le porridge/expresso au Glenary's, je pars visiter le jardin botanique Lloyd, aménagé au bas du bruyant taxi & bus stand, qui devait être le coin des mules, des chevaux et des charrettes à cette époque, en 1878. Deux personnes m'ont dit ne pas l'avoir trouvé intéressant, mais il vaut mieux se forger sa propre opinion. De fait, quant à moi je suis séduite. 
On ne voit pas les montagnes de là certes, mais ce très grand parc à l'entrée gratuite offre une plaisante promenade.
C'est une des raisons de mon amour des contrées de l'Himalaya : il y a les gens, leur façon d'être, leurs traditions et leur spiritualité, mais il y a aussi - je comprends les animistes qui perçoivent les esprits qui les habitent - ces géants silencieux, comme le deodar que j'ai tant admiré sur les hauteurs du Kinaur et de Shimla. 
Ici je les retrouve, soigneusement étiquetés de leurs noms latin et local - ce n'aurait pas été une mauvaise idée que de joindre, en plus, leur nom en anglais, plus familier que le latin des botanistes.
 
Ainsi je peux rendre son nom à ce bel arbre que j'ai essayé de décrire hier, en parlant maladroitement de pin à doigts moussus. Il s'agit du cryptoméria japonica, de son petit nom indien "Dhupi". J'aime beaucoup les dhupis.
Je retrouve des deodars, et peux vérifier, à l'étiquette, que "deodar" et "cèdre du Liban", c'est bien le même arbre.
Je vois un grand arbre nommé schefflera, et je le reconnais, j'en ai eu un petit en pot, qui a tenu quelques années en appartement. Le voir ici déployer son immense frondaison m'émeut.
C'est comme les thuyas, ces petits arbustes dont les gens de chez nous enclosent leurs jardins parce qu'ils poussent vite, et leur infligent des coupes en brosse. Là je les ai vus donner toute leur puissance et leur beauté.
On trouve au Lloyd's Gardens le plus vieux magnolia du monde. Comme un très vieux monsieur, son tronc s'affaisse et se creuse, alors on lui a offert une prothèse : une pile de rocs et de briques le soutiennent de l'intérieur. À côté, une pancarte répertorie les 16 espèces de plantes qu'il héberge dans ses branches et son tronc.
 
Pour Géraldine, si elle me lit: les Indiens aiment bien les belles citations, donc dans la serre aux orchidées - plusieurs variétés sont en fleurs et à l'état sauvage au Sikkim - j'ai relevé cette citation de "The Mother" (? Ma Anandamayi?)
"Flowers teach us the charm of silence, thus the self-giving which demands nothing in return"
Les fleurs nous enseignent le charme du silence, ainsi le don de soi qui n'exige rien en retour.
 
Le parc est très fréquenté aujourd'hui par des groupes ou de jeunes couples de lycéens joyeux, et des petits enfants dans le coin qui leur est réservé. Pas d'école ce lundi ? Sans doute leur a-t-on donné la journée pour participer à la fête qui bat son plein sur Chowrasta.
Mamata Banerjee est bien là. Les invités sont arrivés vêtus de leur plus beaux atours, selon leur ethnie. Certains hommes - gurkhas? - ont la tête ceinte d'une bande de coton blanc, avec trois pans également de coton blanc qui retombent dans la nuque. D'autres portent la coiffe typique des Népalais. Il y a des Tibétaines en chuba et d'autres dames en robe longue rehaussée de broderies dorées. Les petites danseuses, tout excitées, sont fardées de vert et de violet, et elles doivent passer à la fouille du service de sécurité comme tous ceux qui entrent dans le périmètre proche du podium.
 
Je décide de parfaire ma culture générale en allant goûter le thé de Darjeeling, même si je n'aime pas vraiment cette boisson. J'ai repéré, un peu à l'écart, en contrebas de Chowrasta le salon de thé Nathmulls. 
J'ai acheté du thé dans la boutique Nathmulls qui est une honorable dame née en 1931, et j'ai profité de quelques explications. Ainsi je sais qu'il y a le "first flush", le "second flush" et le "third flush". Je croyais qu'il s'agissait de trois qualités, de la meilleure à la moins bonne, comme dans les trains. Pas du tout.
Le first flush est le produit de la cueillette du printemps, il est léger et fleuri. Le second flush, la récolte de l'été, a un goût défini comme "muscatee", adjectif dont le sens me laisse perplexe: fruité? musqué? C'est, me dit le monsieur digne et expert, la saveur par laquelle le thé de Darjeeling est reconnu. Enfin le third flush est la récolte de l'automne, au goût plus corsé. 
Mais jusqu'ici je n'ai pas goûté le thé. Je vais donc dans ce salon que je recommande à tout amateur de thé se rendant à Darjeeling. Une belle salle, tout en bois, fleurant bon les savoureuses  pâtisseries dès l'entrée, où on peut acheter aussi tous les accessoires, théières, jolies cuillers, boîtes de métal. Le vieil expert m'a dit qu'un thé se conservait deux ans, à condition d'être gardé dans un récipient de verre ou de métal.
Ce salon de thé est joliment meublé de tables en verre et de fauteuils en osier, installés devant une grande baie vitrée avec vue plongeante sur les collines.
Je décide de goûter le "champagne des thés", un thé blanc, au goût subtil. Il paraît que le thé vert et le thé blanc viennent du même arbuste, mais je n'ose pas en demander davantage à l'adorable jeune homme qui me sert. Il a déjà eu la gentillesse de me laisser utiliser le wifi, en entrant lui-même le mot de passe, c'est une faveur qu'il me fait, peut-être parce que je prends le champagne, en plus d'un délicieux fondant au chocolat - meilleur qu'au Glenary's. 
Je vois arriver deux théières de verre. Dans l'une ma boisson, d'un doux doré, dans l'autre les feuilles infusées, qu'on me présente avec solennité pour bien me prouver sans doute qu'elle ne vient pas d'un vulgaire sachet. Et pour déguster ce thé précieux, non pas une tasse, comme les gens de la table d'à côté, dont le breuvage est rouge, mais une flûte à pied, comme pour le champagne ! 
J'avoue que je continue à préférer le café, surtout quand c'est moi qui le fais avec la bonne dose de café mexicain fruité, mais on est bien dans ce joli salon. 
Je profite de la connexion wifi pour réserver une chambre, d'une part à Delhi, pour les 11 et 12 février, d'autre part à Gangthok, pour demain soir. Car il y a une telle affluence de touristes indiens, bien qu'on soit censé être en basse saison - la haute saison des treks ne commence qu'en mars - qu'il vaut mieux réserver une nuit dans un lieu qui semble correct, avant d'explorer la ville à la recherche éventuelle d'autre chose. D'autant plus que je vais peut-être partir dès le lendemain pour l'ouest du Sikkim.
 
Pour finir correctement mon séjour, je retourne sur les hauteurs, géographiques autant que spirituelles, voir le soleil se coucher derrière la Pagode de la Paix de Maître Fujii, alors que commencent les percussions et le chant du mantra, na mu myo ho ren ge kyo, qui signifie, si Annie et Kazuto en sont d'accord, "je rends hommage au Bouddha".
 
Attention, je vais me rendre dans des lieux un peu "off the beaten track", où les jeeps privées emmènent leurs clients en une virée de trois ou quatre sites dans la journée, tandis que je souhaite m'attarder dans chacun, m'en imprégner. Je vais déjà me munir d'assez d'argent liquide, mais pour ce qui est de la connexion wifi, des emails et du blog, je risque de rester silencieuse un moment. J'enverrai ensuite plusieurs articles d'un coup, puisque mon iPad me tient lieu de carnet de bord, en plus de mon petit carnet où je note plein de renseignements de toutes sortes. 
 
Merci à ceux et celles qui me font des coucous via les commentaires ou les emails. Je n'y réponds que rarement, mais je les apprécie, car ainsi je sais que je partage mon voyage avec vous...
 
 
 
Mardi 24
Dernier expresso au Glenary's, après avoir fait de grands adieux à mes quatre amis Tibétains qui m'ont invitée à prendre le petit déjeuner avec eux dans la belle cuisine familiale tout en haut de l'hôtel. Photos... en bavardant j'apprends que la chambre 303, où j'ai passé une belle semaine, a hébergé Sogyal R., ainsi qu'un autre maître proche du Karmapa. C'est drôle, d'autant plus que je devais être à l'origine en 302, mais pour des problèmes de plomberie, on m'avait transférée en 303.
Départ pour Gangtok dès que possible.
PS à Rolande. Merci pour ton mail, mais cette fois encore ma réponse n'a pu partir, échec de l'envoi, et mon message pour T.L. n'est pas parti non plus. Fais lui part de mon amitié, stp.
 

Jour de Puja

Publié le 23 janvier 2017 à 06:17, Darjeeling
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Dimanche 22 janvier- Jour de puja
Une belle journée, si ce n'est que je n'ai pas réussi à avoir de connexion wifi. Pas de mail, pas de blog. Mais comment faisais-je il y a vingt ans ?
 
J'ai pris la route de Ghoom, à deux heures de marche, où se trouve le gompa - le temple - le plus ancien de Darjeeling. Érigé en 1850, il est gelugpa, de l'école dont le chef est le Dalaï-lama.
C'est une jolie route à flanc de montagne, sans montées raides ni descentes à pic. Elle chemine à travers des plantations de thé, puis une forêt de très hauts pins à bois rouge dont le feuillage retombant m'évoque de longs doigts moussus, et des bosquets de bambous, et traverse des hameaux aux maisons coquettes, des pots de primevères et d'azalées décorant les rebords et les petits jardins potagers. Les gens, de l'ethnie Tamang, venue du Népal, détendus et souriants. Des chiens bien nourris paressent au milieu de la route, les nombreux chats sont confiants, les coqs se pavanent, les poussins courent derrière leurs mères. Atmosphère bucolique et paisible.
 
J'arrive au village d'Aloobari, c'est-à-dire "le champ de pommes de terre". Au bord de la route, une gompa, Makdok Gompa, plus connue sous le nom de Aloobari Gompa, le temple du champ de patates... Un garuda, être mythique, puissant oiseau tenant un serpent gigotant dans son bec, domine l'entrée. Des têtes de dragons effrayantes protègent les quatre coins du toit. La gompa appartient à l'ordre des Nyingmapas, fondé par Padmasambhava, un yogi originaire de ce qui est aujourd'hui le Cachemire, qui introduisit le bouddhisme au Tibet au 8ème siècle. On l'appelle donc l'ordre des Grands Anciens.
On m'a raconté plus tard que cette gompa a été construite après la première guerre mondiale, pour en conjurer les souffrances, les hommes d'ici y ayant pris part sous les ordres des Britanniques. Il n'y a pas de moine ici, seul officie un lama, qui n'est pas moine, mais peut-être marié avec des enfants, ce que permet l'ordre des Nyingmapas, comme celui des Sakyapas.
Dans la cour, le lama, soigneusement et chaudement vêtu, est assis sur une chaise avec d'autres hommes. Devant l'entrée une table est dressée, des plats remplis de gâteaux tibétains gonflés et dorés attendent...l'arrivée de jeunes mariés.
Le lama m'invite pourtant à entrer et à monter à l'étage. Il y a trois étages à ce temple: au rez-de-chaussée, une immense et belle statue, en bois peint, d'Avalokishvara aux mille bras, car il faut bien cela pour apporter amour et compassion à tous les êtres dans ce marécage de souffrance où nous nous débattons. Au premier étage, une très belle statue de Padmasambhava, qui ne me semble pas être en métal ni en bois, mais en céramique (c'est possible, ça, une immense statue en céramique ?). Et dans la petite pièce au pinacle de la gompa, qu'on voit par l'ouverture du plafond au-dessus de Padmasambhava, le Bouddha avec deux proches disciples. Je reste longuement dans les deux salles, en admirant aussi les fresques. Celles du bas ont l'air plus modernes, ou bien restaurées, celles de la salle du premier étage sont attaquées par l'humidité et s'effritent, et  les thangkas ont perdu leurs couleurs. 
Mais voici qu'entrent les mariés, elle dans une chuba tibétaine dorée, lui un peu mal à l'aise dans un costume à l'occidentale, et leur photographe, puis les parents, qui tous se prosternent devant Padmasambhava. Je m'éclipse pour les laisser à leur intimité, non sans avoir reçu une longue et généreuse bénédiction du lama.
 
Un peu plus loin sur la route, le club de tir à l'arc traditionnel a organisé une compétition bon enfant entre archers. Pas de cible comme chez nous, les candidats se tiennent en haut d'une colline et doivent envoyer leurs flèches sur une autre colline, où elles sont accueillies avec des clameurs de louanges ou des cris narquois.
 
Je rejoins la route qui monte depuis Siliguri, par un village bruyant où abondent les dhabas et les magasins. Les rails du Toy Train empruntent la route, et les piétons les suivent aussi. Au retour je prendrai à Ghoom cette photo du légendaire petit train à vapeur, qui marche au charbon. Il avait  longtemps été mis à la retraite, puis il a repris du service pour les touristes, plus les Indiens que les Occidentaux. Mais il ne démarre plus du bas de la montagne, on le prend à Kurseong, quand il n'a plus qu'un tiers du trajet à fournir. Et il monte jusqu'à Ghoom, et pas Darjeeling. Les passagers avalent de grandes rasades de fumée et ce n'est pas pour arriver plus rapidement qu'ils le prennent: on le dépasse aisément à pied.
 
(Photo ci-dessus)
 
Je dois tourner à droite pour poursuivre vers Ghoom, mais j'aperçois, surplombant ce village où les jeeps rivalisent en coups de klaxons et en cris, quatre stupas argentés. Quelle est cette gompa? On me répond que c'est la gompa qu'un des plus grands maîtres Nyingmapas, Chadral Rinpoche, a construite en fuyant le Tibet envahi. Plus tard il a établi son monastère principal à Pharping au Népal. Il est décédé l'an dernier à l'âge de 105 ans, me dit-on.
Je me dois bien sûr de faire le détour. Un homme, qui travaille là avec une femme, m'accueille et m'invite à le suivre dans une pièce attenante à la cuisine, où l'on reçoit les visiteurs. Assise sous deux grands portraits de Chadral Rinpoche et de Düdjom Rinpoche, je me vois offrir une mandarine, des biscuits, des bouts de torma et une tasse de thé salé au beurre.
 
 
D'autres gens se joignent à moi sur les banquettes. Ils vont porter leurs offrandes de katas, de lumière et de nourriture pour la puja qui va avoir lieu dès 13h. Car il y a dans la tradition Nyingmapa deux dates dans le mois où on fait une puja très élaborée. Les laïcs ne restent pas, c'est l'affaire des moines qu'on remercie par des offrandes. 
Je reste un bon moment dans ce temple qui n'est pas bien grand, dominé par un grand Padmasambhava doré qui me regarde d'un sourire malicieux. Je ne me suis pas assise sur les banquettes des moines, mais sur le parquet de bois. Alors un tout jeune novice de 5 ou 6 ans  m'apporte un tapis épais, puis une tasse, et enfin sa grande bouilloire: "pöcha?" J'ai beau ne pas raffoler de ce thé gras et salé, bien sûr je présente ma tasse, "nyung-nyung", peu, peu. Il est rouge et très intimidé. Mais soudain il me regarde dans les yeux, et nous échangeons un grand et franc sourire. 
 
Je reprends ma route vers Ghoom. Des policiers et des soldats partout, qui s'ennuient ferme. La dame gouverneur du Bengale, Ms Bannerjee va-t-elle passer bientôt ? 
Quand enfin je trouve, en revenant maintes fois sur mes pas, le fameux plus ancien monastère de Darjeeling, il est fermé à clé. On n'en aperçoit que le parquet sombre bien ciré, les banquettes bien alignées sous les fenêtres, et rien de plus. L'unique jeune moine qui se trouve dans la cour s'amuse sur son portable. 
Il paraît qu'il y a deux autres monastères, Sakya et Gelug, sur cette route, plus grands, plus beaux, plus imposants. Mais j'ai eu plus que je n'attendais avec ces deux étapes magiques, la confirmation d'être bien sur mon chemin.
 
Retour à Chowrastra. La sono mal réglée grésille et hurle à nos oreilles. Sur le podium, une dizaine de jeunes collégiennes s'appliquent à une chorégraphie venue de Bollywood, sur une chanson connue de tous, dédiée à Bharat, la mère patrie. Deux autres sont habillées du drapeau national, tiare de déesse hindou sur la tête, bindu rouge au front, et ne sourient pas, immobiles et solennelles. Au pied de l'estrade, deux profs - plus une troisième qui est carrément montée sur scène - leur crient des conseils et s'agitent - inutile, les petites sont gracieuses, souriantes et s'en tirent fort bien avec le soutien du groupe. Une rangée de chaises devant accueillent les notables, et derrière eux, la foule suit joyeusement, les caméras filment, les enfants se contorsionnent en suivant la chorégraphie. Mais où donc est Ms Bannerjee, qu'on honore ainsi ?
 

Up and up

Publié le 23 janvier 2017 à 06:15, Darjeeling
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Samedi 21 janvier - Up and up
J'ai suivi un joli chemin paisible, sans circulation aucune, qui descend jusqu'au Tibetan self help refugee center, puis, avec l'aide de deux personnes, j'ai trouvé des escaliers pentus et des raccourcis dans ce qui fut une jungle, pour atteindre, pas par la belle entrée principale, mais par l'arrière, le Bhutia Busti Gompa, qui suit la lignée du Karmapa.
 
Janvier fleuri, sur fond de Khanchendzonga:
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Entrée du monastère Bhutia Busti:
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Monastère Bhutia Busti, avec ses chiens (j'ai fait amie avec l'un d'eux, le bien-nommé Baloo) et sa mignonne chatte rousse qui quémandait des caresses sans cesser de protester contre Baloo qui prenait trop de place - certaines de mes lectrices sauront à qui elle m'a fait penser...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
A Bhutia Busti Gompa, un moine prépare les tormas pour la puja de Mahakala.
 
 
Le centre des réfugiés tibétain de Darjeeling a été un des premiers à être construit en Inde, il date de 1959. Une intéressante exposition de photos montre l'ancien Tibet, puis les conditions dans lesquelles ces gens se sont installés là, dans ce qui n'était qu'un terrain un peu plat dans une jungle, sans route d'accès. Ce sont les femmes qui ont creusé les routes, et ont appris des techniques artisanales, jusque-là le domaine des hommes. Ils ont construit hôpital et école, en insistant sur la propreté. Aujourd'hui c'est surtout un foyer pour personnes âgées, celles-là qui ont créé ce lieu propre et digne. Le centre vit de son artisanat, tapis, meubles de bois, pulls. Ce flanc là de la montagne est paisible, les gens saluent avec gentillesse.
Les Tibétains se sentent toujours obligés de justifier qu'avant l'invasion des Chinois, ils étaient bel et bien un pays libre, indépendant, avec ses institutions. Voici la photo du passeport du ministre des Finances, en 1948.
 
 
Ce qui m'attriste ici, comme d'ailleurs dans toute l'Inde, ce sont les décharges sauvages, partout. Ce ne sont pas tant les bouteilles en plastique, ni les sacs en plastique, car il y a eu une prise de conscience à ce sujet, on n'en donne plus dans les magasins. Ce sont les emballages de nourriture, notamment les papiers argentés qui entourent les confiseries, dont on fait grande consommation en Inde. Hier j'ai entendu le pétillant chant d'une cascade et me suis penchée par dessus le parapet. L'eau parvenait à sauter des rochers, mais elle était grise et bleue, et elle s'enfonçait sous un amas de détritus. Juste alors, klong! Une femme a vidé une pleine poubelle de verre, papiers et plastiques. Elle obéissait aux panneaux qu'on trouve partout: utilisez les  poubelles! 
 
Chowrastra - C'est la grande place tout au sommet de la crête, autrefois le Mall, réservé aux promenades des ladies et des gentlemen, et interdites aux Indiens.
En ce moment on y dresse un grand podium, avec projecteurs et affiches. C'est que la ministre-gouverneur du Bengale vient en visite. Les conditions des femmes en Inde sont souvent dénoncées, mais elles ont des responsabilités politiques depuis bien plus longtemps qu'en France.
 
À Chowrastra on trouve une très bonne librairie. Elle était déjà là il y a vingt ans. On y trouve beaucoup d'ouvrages, en anglais et en hindi, sur l'environnement, sur la spiritualité, le bouddhisme tibétain notamment. Mais dans un coin un peu sombre, il y a deux exemplaires du Mein Kampf de l'un des plus grands criminels du XXe siècle. J'hésite à aller en discuter avec le vieux libraire, mais il est trop sollicité. J'ai longtemps pensé que l'intérêt des Indiens pour Hitler était dû à ce que ce malade avait repris à son compte le svastika - symbole sacré pour les hindous comme pour les bouddhistes tibétains, on le trouve aussi chez les Böns, dont la religion a précédé l'arrivée du bouddhisme au Tibet, mais chez qui les branches sont orientées vers la gauche. Dans les trois cas, ce symbole exprime la marche de l'univers. Aucun rapport avec la sinistre idéologie nazi. Mais j'ai vu à Bodhgaya des briquets dont la marque était Hitler! Comme un signe de puissance et de feu... Cela n'explique pas pourquoi certains veulent lire le dictateur dans ses œuvres .
 
Salut Aline, si tu me lis! On vient de passer un moment ensemble à la terrasse du Glenary's, parmi les touristes du weekend, venus de Calcutta ou de Bombay. Des couples affichent leur affection, ce qui est mal perçu en Inde en général, et des jeunes femmes fument une cigarette occidentale, autre défi aux traditions.
 
Je choisis pour la fin de l'après-midi, de monter à la Pagode de la Paix construite par un maître zen japonais décédé en 1985. Il avait commencé à enseigner le dharma en 1918, et, lucide, avait mis en garde contre la militarisation de la pensée japonaise. La suite, l'entrée en guerre du Japon, et ses conséquences, les bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, lui a donné raison. En 1948 il a construit une première Pagode de la Paix au Japon, puis, pour aider à ramener le bouddhisme en Inde dont il est originaire mais d'où il avait quasiment disparu, il en a construit une à Rajgir, haut lieu de l'enseignement du Bouddha, une à Lumbini au sud du Népal, lieu de sa naissance, celle-ci à Darjeeling, puis des plus petites, symboliques, aux USA et en Italie.
Le lieu est magnifique, paisible et inspirant, le soleil couchant entre deux rideaux d'arbres, le joli jardin au pied de la Pagode toute blanche avec un grand Bouddha doré au sourire indulgent... 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Sur le pourtour de la Pagode, une série de panneaux de bois décrivent des scènes célèbres de la vie du Bouddha, entre autres le rêve de Maha Devi sa future mère, la requête que fit le dieu-roi hindou Indra de ses enseignements sur la vacuité, nature de toute chose, ou l'attaque de Mara (les émotions perturbatrices) pour le déranger dans son absorption méditative,...
 
 
 
J'ai voulu profiter de la fin du jour pour mieux voir ces détails de la Pagode, mais j'entends des chants et des percussions dans le petit temple au pied de la Pagode. C'est la puja - le rituel - du soir. Un homme et une femme sont assis devant de gros tambours qu'ils frappent en rythme avec deux baguettes de bois, en chantant un mantra japonais en 7 syllabes issu du soutra du Lotus. La femme mène la psalmodie. Les visiteurs sont invités silencieusement à s'asseoir et à prendre une sorte de raquette qui n'a pas de maille, mais un papier huilé tendu, à frapper avec une épaisse baguette de bois. Un Occidental s'y adonne avec cœur et conviction. Le rythme rapide, sa régularité, la beauté du chant, emportent l'esprit.
Quatre Indiens poussés là par leur guide s'asseyent timidement et s'efforcent maladroitement de prendre le rythme. Le batteur alors leur montre de sa baguette les syllabes du mantra écrites sur un tableau, comme un maître à l'ancienne qui enseignerait à lire à des élèves peu doués. L'un d'eux trouve bien le rythme, mais se lasse vite. 
Je quitte ce lieu de spiritualité et de bonheur avant la nuit, non sans avoir reçu du prasad, ces petits bonbons blancs qu'on reçoit quand on passe devant un temple hindou, une forme de bénédiction adoptée dans ce lieu zen.
(Je rappelle que "zen" ne veut pas dire "cool" ni "m'en fous de tout", c'est la forme du bouddhisme qui a évolué au Japon à partir du bouddhisme Chan chinois, en se teintant de shintoïsme. En Occident on mélange tout, et j'ai souvent entendu qualifier des moines tibétains de "zen", ce qui montre qu'on ne sait pas de quoi on parle.)
Aline, si tu me lis, te souviens-tu de ce délicieux vegetable tikka masala, accompagné de zeera rice et de garlic naan, qu'on a mangé ensemble ensuite à l'hôtel 717? Je t'ai raccompagnée plus tard à ton hôtel, parce qu'il y avait deux ruelles assez sombres et des jeunes gens chahuteurs qui traînaient par là. Nous nous sommes fait la réflexion que tout ouvrait tard, vers 10h, mais fermait tôt (les administrations à 16h30, les restaurants à 20h!) 
De fait, en rentrant à l'hôtel 717, j'ai trouvé grille fermée ! Mes coups de bâton sur les dites grilles ont fini par alerter le réceptionniste qui m'a fait entrer par une porte dérobée...
 

Ups and downs...

Publié le 20 janvier 2017 à 11:12, Darjeeling
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Vendeurs d'épices en contrebas du zoo.

Au zoo de Darjeeling, où s'exclament les visiteurs de Mumbai et de Kolkotta, l'ours brun de l'Himalaya hiberne, les loups de l'Himalaya restent stoïquement allongés sur les roches plates, la panthère noire va et vient sans repos, le léopard des neiges et les léopards tachetés réussissent mieux à préserver leur intimité, le tigre royal du Bengale n'a cure des regards intimidés et impressionnés qu'on lui jette, de loin.

Je cherche les jardins botaniques, mais ce n'est pas facile de se reprérer sur ce flanc de montagne, et quand on se trompe et qu'il faut remonter la pente... Au passage, au-dessus des plantations de thé, un petit cimetière chrétien, les anciens colons britanniques demeurent là, ainsi qu'Alexander Csoma de Körös, qui est mort ici sur la route de Lhassa au Tibet. Cet explorateur, né en 1784, a d'abord cherché les origines de son peuple, les Hongrois. Je crois qu'il a trouvé une connexion avec les Mongols, puis ça l'a mené aux Tibétains. A Lhassa il a appris le tibétain en 9 ans, avant d'aller porter ses connaissances et des manuscrits à l'Académie de Calcutta, où il a rédigé le premier dictionnaire anglo-tibétain. À présent il contemple les théiers et despaques hongroises, tibètaine et indiennes lui rendent hommage.


Momos aur masala dosas

Publié le 20 janvier 2017 à 06:34, Darjeeling
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19 janvier
Les "practicalities" d'abord. Je commence par déposer à la poste un colis - un commerçant m'a donné un carton - que je m'envoie. J'arriverai avant lui, en principe. 2,7 kgs de moins sur le dos, bien ! Ce sont des choses dont j'ai eu besoin, ou que j'ai acquises, à Bodhgaya.
Et si tout va bien, je prendrai l'avion de Bagdogra à Delhi le 11 février, dans l'après-midi, ce qui me permettra de descendre de Gangtok à Siliguri en jeep, puis de faire en rickshaw les 12 kms de Siliguri à l'aéroport de Bagdogra.
 
Ma ballade au doux soleil de janvier m'amène à un parc botanique, Nightingale Park, sur les hauteurs, à 2 kms de là. Il y a des rhododendrons en fleurs, des roses trémières, des sauges que butinent les insectes, des pélargoniums fleuris en pots, des hémerocalles et d'autres plantes. Des amoureux sur les bancs face au Kanchenjunga qui se voile de nuées et disparaît peu à peu, des familles et des groupes de femmes allongées sur les pelouses, quelques-unes troublant la paix du lieu par leurs cris, des jardiniers prenant soin des serres pépinières, tout cela sous les yeux d'un immense Shiva peint en blanc qui nous bénit du haut d'un promontoire de verdure.
 
Momos aux légumes dans un petit établissement au flanc de la colline.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Bonne masala dosa, avec ail et fromage, au petit café qui propose aussi des pizzas, des burgers et des plats mexicains pour attirer le jeune touriste étranger ou le jeune Indien qui veut un peu d'exotisme. Mais les masala dosas, avec cette sauce délicieuse, sont excellentes, malgré l'accueil bien froid.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les maisons coloniales de la vieille Britannica, souvent défraîchies et mal entretenues, porches et bow-windows, regardent pousser les hôtels de bric et de broc, et les décos très kitsch, à la fois naïves et solennelles qu'affectionnent les Indiens. Un exemple d'entrée:
J'ai obtenu mon permis pour le Sikkim, pas sans peine, car le guide n'est pas à jour sur la question. Il m'a fallu trouver un bureau de police, qui m'a délivré un papier à porter au District Magistrate Office tout en bas de Darjeeling sur Hill Cart Road. Grandes descentes, montées ardues, j'ai marché deux bonnes heures. Mais j'ai mon tampon sur mon passeport. 
J'apprécie le confort que je trouve à Darjeeling, d'autant plus que mon organisme n'est pas encore bien remis des conditions spartiates et poussiéreuses de Bodhgaya. J'ai rencontré la jeune Aline, qui s'y trouvait avec moi, et bien qu'elle soit jeune et habituée à l'altitude - elle guide des groupes de Français au Laddakh - elle n'était pas bien du tout.
J'ai donc décidé de ne partir au Sikkim que mardi, quand, j'espère, j'aurai récupéré ma voix.
 

Hôtel 717

Publié le 19 janvier 2017 à 06:25, Darjeeling
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Mercredi 18 janvier 
La bouillotte qu'on m'a donnée hier soir m'a été précieuse, car il fait 9° dans la chambre. Je contemple le Kanchenjunga - il a différentes orthographes compliquées, Khanchendzonga par exemple -, troisième sommet du monde, à l'horizon, quelle meilleure façon de commencer la journée ! J'ai prévu de m'occuper des "practicalities" aujourd'hui, billet d'avion pour Delhi, permis pour le Sikkim, poste... Bonne nouvelle dès le début de la journée : on peut enfin retirer jusqu'à 10 000 roupies! Jusqu'ici, c'était pas plus de 4000 roupies, ce qui rendait les choses difficiles. 
 
Je fête cela au Glenary's, une belle pâtisserie-restaurant dans une ancienne maison coloniale qui surplombe la vallée. Par pur plaisir, une part de Death by chocolate, quel nom! et un expresso dans le bow window, vue sur la vallée et le Kanchenjunga, du piano en fond. Sur la terrasse, bravant le froid, plusieurs touristes indiens, jeunes et éduqués, et des amoureux ou jeunes mariés qui immortalisent la visite à cette vieille institution de Darjeeling par des photos. 
 
Darjeeling s'est bien sûr construit sur les hauteurs, c'est une station de sports d'hiver, de l'alpinisme et du trek vers les proches sommets plutôt que du ski. Mais le Mall est toujours protégé de la circulation, même des motos, ainsi que la route qui fait le tour de Observatory Hill, d'où on a des vues superbes sur les montagnes enneigées.
Arrêt au complexe de temples hindous, dont deux lions protègent l'entrée.
 
Un petit temple avec une Kali qui tire la langue et des bas reliefs du dieu-héros tibétain Guésar mêle bouddhisme tibétain et hindouisme. Maneekshi, l'Indienne de ma tente à Bodhgaya, m'a dit que Kali était une des formes de Tara, très importante déité tibétaine. Un moine y psalmodie des textes. Juste en dessous, l'église de St Andrews, il y a une importante communauté chrétienne ici.
 
Je retourne sur les lieux où j'ai vécu il y a 20 ans, hôtel Aliment (voir le début de ce blog). L'hôtel est méconnaissable, et il a changé de mains il y a deux ans. Les anciens patrons népalais vivent à Siliguri. Le nouveau patron m'accueille avec gentillesse, m'emmène sur le toit terrasse qui n'existait pas alors, et me promet de leur transmettre mon amitié.
 
Avec de longs tours et détours au flanc de la montagne, je rentre à l'hôtel. Je ressens de la fatigue après les conditions spartiates de Bodhgaya et du voyage, et j'apprécie ce confort de l'hôtel 717. 
D'autant qu'on frappe à ma porte. C'est Yeshe, qui vient me chercher pour une tasse de thé avec des biscuits Tibétains, les kapsés, et une part de gâteau. 
Il y a donc deux frères, Tashi, rentré malade de Bodhgaya, et Jigmé, mariés respectivement à Yeshé et Tséring. Ils ont en tout cinq enfants, et ils ont construit peu à peu, en 24 ans, ce superbe hôtel aux escaliers de pierre et aux boiseries régulièrement cirées. Ils vivent tous ensemble au dernier étage, un immense appartement chaleureux, lambrissé, et il y a de plus une petite salle de prière tout au sommet, le pinacle. 
En buvant le thé on regarde une émission de concours de chansons, avec trois jurés. Ce sont des chansons en hindi bien sûr, l'un des jurés est une dame en sari qui produit des films à Bollywood. Le gagnant se verra donc ouvrir les portes de la fortune. On nous présente leur famille et leur vie. La maman de l'un tient une misérable dhaba. Une autre a deux parents sourds et muets, et le papa est là, qui exprime son bonheur en langue des signes.
 Yeshe soutient un jeune homme aux cheveux teints en blond car il vient comme elle d'Arunachal Pradesh - les parents de Yeshe étaient des Tibétains ayant fui l'invasion chinoise dans les années 60, ils ont trimé dur à construire des routes dans cet état de l'Inde - mais "il ne prononce pas assez bien". A présent les deux couples se reposent et s'offrent pas mal de voyages, dans toute l'Asie (sauf la Chine) et même l'Europe. De la France ils ont vu Paris, Monte Carlo, Cannes, ils ont pris le TGV.
Ils regardent leur émission en replay, maintenant je comprends pourquoi le wifi est si lent que je ne peux pas accéder aux mails ni à Internet ! Heureusement il y a le Glenary's où je peux me connecter en dégustant un expresso. 
 

Se laisser porter...

Publié le 18 janvier 2017 à 07:16, Darjeeling
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17 janvier. 
Matinée paisible, le jeune couple est descendu à 8 h et j'ai le compartiment pour moi seule. Je commande un déjeuner de riz, lentilles et pommes de terre. Pas terrible, mais c'est mon premier repas depuis le petit déjeuner d'hier matin. 
Les Tibétains de Darjeeling sont encore là pour m'aider, ils me mettent dans une jeep collective pour Darjeeling. Eux ont une voiture avec chauffeur, mais ils vont à Siliguri faire passer des examens médicaux à l'un des deux frères, Tashi, qui est tombé malade à Bodhgaya. Ils ont un hôtel à Darjeeling, qui figure dans les bonnes adresses de mon guide. L'autre frère, Jigme, me conseille d'aller voir: il va téléphoner à ses employés, qui me trouveront une bonne chambre avec vue, avec un bon discount. J'avais un autre hôtel à l'esprit, mais ma philosophie personnelle est de pousser les portes qui se présentent, plutôt que de m'accrocher à des plans construits par avance. Je me laisse porter. 
Les jeeps collectives... J'avais oublié qu'on y entassait 11personnes là où nous en mettrions 8, chauffeur compris. Et j'avais aussi oublié que les gens d'ici sont souvent malades dans ces tournants de montagne, et qu'ils vomissent par les fenêtres, ce qu'a fait ma petite voisine en se penchant par-dessus moi pour passer sa tête par la fenêtre. J'ai goûté ces trois heures de route de montagne, une fois derrière nous la ville bruyante et polluée de Siliguri. Et on a fait vingt minutes de pause dans une dhaba de bord de route où j'ai mangé une délicieuse boulette frite et farcie aux légumes, avec une sauce piquante qui a chassé mon rhume.
17h - Hotel 717, un hôtel tibétain, des vitrines présentent habits, instruments de musique, et autres objets traditionnels. Le Dalaï-lama est en photo, avec diverses citations, à tous les étages ainsi que la figure japonaise de la compassion. Ma chambre est pour le coup, de première classe. Vaste, elle donne sur la vallée ainsi que sur une partie du marché en contrebas, et je devrais apercevoir le Kanchenjunga demain matin. Les meubles sont en bois massif, lit immense avec couvertures tibétaines, table, deux fauteuils, une console sous un grand miroir, télé à écran plat et salle de bains privée avec eau chaude. Il y a la wifi aussi, mais la connexion n'arrive pas à se faire. Je mettrai ce blog à jour quand je le pourrai. On m'attendait, à la réception, et j'ai grâce au coup de fil un discount de 60%. La chambre me coûte 1000 roupies la nuit, soit environ quinze euros. En Inde aujourd'hui, les chambres basiques coûtent souvent 800 roupies. On frappe à ma porte, on m'apporte un pot de thé de Darjeeling bien chaud, puis une autre couverture. La nuit va être froide

Histoires de trains

Publié le 18 janvier 2017 à 07:14, Darjeeling
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16 janvier - Histoires de trains
Après les adieux au Jardin, au cuisinier Allahudin à qui j'ai offert le siège de plastique rouge qui m'a portée pendant ces douze jours au Kalachakra Ground, au chien Tashi qui voulait jouer et mordillait ma manche, aux femmes de la tente A1, j'ai mis mon Gros Pépère sur mon dos, pris mon bâton de marche, et en route pour le Root Institute. Raman, le conducteur de la navette, arrivait juste alors, et il a été gentil, il m'a aidée à m'installer et a fait demi-tour de suite, sans attendre d'autres clients. Petit déjeuner avec porridge, petites bananes, pains dorés et peanut butter, en prévision d'un voyage de deux jours plein d'incertitude. Adieux à certaines personnes avec lesquelles j'avais eu des échanges amicaux, dernière méditation sur le toit-terrasse et me voilà partie. 
Le rickshaw à qui j'avais demandé d'être là à 8h attendait sans faute et m'a menée à la gare de Gaya pour prendre le train pour Patna. Il y avait foule sur le quai et le train avait beaucoup de retard. Les places coûtaient une misère, 25 roupies, et étaient en placement libre. Je me suis adressée à une jeune femme souriante, née à Gaya mais mariée au Canada, revenue pour le Kalachakra, accompagnée de son beau-frère, un grand moine très robuste, une vraie armoire à glace. Lorsque le train est arrivé, ruée, bousculade, cris, les gens qui voulaient monter empêchant les autres de descendre. Mais nous avons remarqué que, oh, chance, la voiture qui s'était arrêtée devant nous portait l'inscription "ladies". Souvent dans les trains indiens, ainsi que dans le métro de Delhi, cette petite protection est offerte aux dames. Alors le grand moine a bondi dans la voiture, en bloquant l'entrée, malgré les protestations, et il nous a fait monter toutes les deux à grand peine. Mais des hommes avaient déjà pris toutes les places des femmes! Cris et palabres. Ils se sont levés, pas toujours de bonne grâce. Tous sauf un, un ado vêtu d'une belle chemise siglée "Style", aux cheveux bien gominés, qui ne voulait pas du tout renoncer à sa place. Alors une dame en sari a poussé un cri de rage, a posé son sac et l'attrapant par les deux épaules, l'a éjecté sans autre forme de procès. Et j'ai eu une bonne place assise sur la banquette, aux côtés de la maîtresse-femme. J'en ris encore. J'avais l'impression d'avoir vingt ans de moins, à vivre de nouvelles aventures avec mon Gros Pépère à mes côtés.
C'était un vieux train grinçant de partout, qui s'arrêtait aux petites gares, prenant parfois des écolières rieuses qui me dévisageaient avec curiosité. Régulièrement passaient les colporteurs, qui vendaient bouteilles d'eau et de lait, paquets de cacahuètes, pois chiches germés avec rondelles d'oignon, tomates, petits citrons et piments ou bien des porte-clés ou des journaux. Le train passait dans une région très plate, de rizières, de champs cultivés avec l'aide des buffles, petits villages aux maisons de brique ou de terre; de jeunes ados, garçons et filles, exécutant des katas de karaté, certains en kimono, d'autres dans leur tenue ordinaire. Beaucoup de palmiers, et au cœur des villages, souvent un bel arbre, pipal ou manguier.
Arrivée à 13h. Patna Junction est une grosse gare très importante, bruyante, donnant sur le quartier du marché, avec une circulation, un concert de klaxons et une poussière à me décourager de visiter la ville.
 Je suis allée régler ce qui me préoccupait : j'avais acheté à Bodhgaya un billet pour un train de nuit pour Siliguri, en 1ère classe couchette. Mais mon billet indiquait que j'étais en "coach 0", que ma couchette était cnf, et que le train partait de RJNDNGR ! Le patron de l'agence de voyage me disait, "ah oui, vous vous inquiétez, bien sûr, mais en Inde, c'est normal, le 16 vous arrivez en avance pour montrer que vous êtes là, sinon ils donneront votre place à quelqu'un d'autre, il y a une liste d'attente... Là ils vous diront quelle voiture c'est, quelle couchette vous avez... No worry!" 
J'ai donc découvert qu'il y avait une autre gare à Patna, excentrée, plus petite et plus paisible, qui ne figurait pas sur mon guide. J'y ai passé l'après-midi, à lire et à écrire, attendant, comme on me l'avait confirmé, qu'un numéro de voiture et de couchette me soit attribué. Finalement je suis allée user de tout le charme dont je suis capable pour m'adresser directement au chef de gare. Il m'a dit de revenir à 20h. Mais alors que je commençais à trouver le rebord de pierre où je m'étais posée bien froid, il est venu me chercher lui-même et d'un air indigné m'a emmenée dans la salle d'attente des VIPs, avec profonds fauteuils et canapés, peintures Mithila aux murs, "please!" Je n'avais jamais voyagé en train en 1ère classe, on est aux petits soins. Ensuite il est revenu me présenter la famille qui allait partager ma voiture, deux frères et leurs épouses. Eux aussi allaient à Darjeeling et étaient à Bodhgaya pour le Kalachakra, hébergés au temple thaï. Ils ont posé leurs bagages, m'ont dit qu'ils allaient faire des courses, est-ce qu'ils pouvaient me ramener quelque chose, est-ce que je pouvais garder les bagages? Peu après, le chef de gare est venu me dire qu'il allait m'enfermer à l'intérieur, sinon des intrus allaient s'installer là. Bon, et les gens qui ont leurs bagages ici ? Et va-t-on venir m'ouvrir à 22h, quand le train arrivera en gare? Et ce n'était pas tout... Je devais garder les bagages des gens de Darjeeling, or leurs sacs en plastique intéressaient fortement un intrus enfermé avec moi: un rat ! Étonnée, je me rends compte, en examinant mon esprit, que ce gros rat ne me fait ni peur, ni horreur, c'est juste un pauvre être affamé qui fait ce qu'il peut pour assurer sa subsistance. Je me contente de mettre les sacs en hauteur, et d'appeler mentalement cette famille à revenir.
Enfin le train, pas aussi luxueux que je me l'étais imaginé. 1ère classe, j'espérais l'Orient Express! Mais les couchettes étaient larges, on nous a amené des draps, un bon oreiller avec sa taie, une serviette de toilette, le tout encore tout chaud du repassage. Il y avait des toilettes propres pas loin. Je partageais le compartiment avec un jeune couple sympa, lui parlait anglais et s'excusait de la pauvreté de cette 1ère classe. Il aurait dû y avoir un lavabo, une poubelle, un repas, et de plus ce train s'arrêtait à toutes les gares, il mettait trois heures de plus qu'il n'aurait pu.
Qu'importe, j'ai passé une bonne nuit, cette banquette était beaucoup plus confortable que le matelas dur comme du bois sous la tente. Mais quelle nuit ont passée les passagers en seconde classe, voire en "3 tier "?
 

Images de Bodhgaya avec un peu de retard

Publié le 16 janvier 2017 à 07:19, Bodh-Gaya
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Images du Jardin

Publié le 15 janvier 2017 à 08:30, Bodh-Gaya
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Le stupa, et derrière, le jardin potager. Les bananiers d'où viennent nos petites bananes, au fond un monastère thaï, à gauche le coin de tente derrière lequel est mon lit de camp.

La maison dans le Jardin. Là se trouvent les cuisines. Le cuisinier Allahudin est en grande conversation avec Raman, qui conduit la navette électrique gratuite entre le Root Institute et le Jardin.


Là où naissent les Bouddhas

Publié le 15 janvier 2017 à 08:19, Bodh-Gaya
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Sur la route poussièreuse, à quelques pas du Jardin, voici que naissent les Bouddhas.


Bitivo!

Publié le 15 janvier 2017 à 08:13, Bodh-Gaya
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(Rédigé le 15 janvier) Images du Mahabodi vu du Rose Garden : Bitivo!
Bitivo, c'est ce qu'une dame plantureuse venue de Sibérie m'a dit pour me décrire Pèlisse, qu'elle a eu l'occasion de visiter, après avoir consulté mon étiquette, nom, sexe et pays d'origine, dans la file d'attente pour les toilettes du Kalachakra Ground (bien entretenues). Voici donc des bitivo vues du Mahabodi depuis le Rose Garden voisin, puisque je ne peux pas prendre d'image sur les lieux mêmes. (Bien sûr, "bitivo", c'est "beautiful" avec l'accent des peuples de Sibérie, "Sibilia").

Hystérie

Publié le 15 janvier 2017 à 08:10, Bodh-Gaya
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(Rédigé le 14 janvier) Hystérie
Hier, 13 janvier, je me suis levée de belle humeur, décidée à calmer l'emballement et la bousculade dans lesquels on vit depuis plusieurs jours. La veille, j'avais remonté la petite route calme que je prends toujours maintenant, qui longe des champs pour aboutir au dos du Bouddha géant. Mais ce soir-là, il y avait concert dans un des champs, une scène vite installée, des projecteurs puissants balayant toute la campagne - ils ont fait sauter l'électricité et au Jardin, extinction forcée des feux à 19h. Ça a eu lieu encore hier soir et ce soir aussi. Il y a du rock, de la musique traditionnelle et ce que les spectateurs préfèrent, des chants tibétains mis à la sauce Bollywood. Maneekshi une Indienne qui partage ma tente, soupire, "c'est terrible, cette influence de Bollywood... Et les paroles, qui sont tellement creuses..." Il y a aussi, sur la route étroite, des dizaines de rickshaws vélos ou à moteur, des grosses voitures, la plupart sans phare dans la nuit noire qui est là dès 17h30. Plus de place pour un piéton, et c'est très dangereux. J'ai eu l'occasion de découvrir à quoi sert le rétroviseur intérieur pour des Indiens jouissant du luxe d'une voiture: c'est en fait un écran pour se passer un film de Bollywood, bien rythmé. Alors, les vélos ou les piétons,....
J'avais projeté, avec Elizabeth, une Américaine qui partage ma tente, d'aller, après les transmissions, quand on aurait réussi à s'extirper de la foule maintenue à grand peine par la police indienne, et après avoir bu un verre de citron-gingembre chaud sucré au miel dans un café tibétain où se bousculaient Tibétains et Occidentaux, d'aller à l'audience publique de Yongey Mingyur Rinpoché, un jeune maître dont j'ai particulièrement apprécié les enseignements l'été dernier, au monastère du Karmapa, Tergar Monastery, où il réside aussi. Nous voilà donc parties, guidées par un moine à travers des ruelles où chèvres et chiens fouillent les déchets de plastique et où les Indiennes lavent leur longue chevelure à un robinet au bord de l'eau polluée des canaux où elles font la lessive, puis à travers un "paddy", une rizière, jusqu'au monastère excentré. Il y a foule, et foule de rickshaws klaxonnants. Là-bas, là-bas, nous dit-on en nous montrant une vaste structure qui ressemble à une salle des sports. 
Il y a bien deux mille personnes là, assises par terre devant une grande scène dominée par une statue du Bouddha complètement voilée de jaune, car pas encore consacrée. Sur les côtés, on voit que des centaines de lits de camp derrière des toiles hébergent des gens. On s'assied près d'une sympathique famille de Bouthanais; le père joufflu et jovial portant son espèce de petite veste d'intérieur à carreaux, sur des jambes nues juste chaussées de grosses chaussettes de laine et de chaussures de montagne, la mère une robe tissée, à carreaux, avec la traditionnelle coiffure courte à la Jeanne d'Arc; la fille parle un peu anglais, elle est vêtue à l'indienne, salwar-kamiz (pantalon ample et tunique) et porte les cheveux longs; ils sont chaleureux et nous font volontiers une place. Elizabeth a enseigné l'anglais quelques mois au Bouthan, en aime le pays et les gens. 
Tout à coup, la folie : le Karmapa, un masque sanitaire sur la bouche car lui aussi souffrait comme nous tous d'un gros rhume, et de plus la foule allait défiler devant lui pour recevoir sa bénédiction, venait d'apparaître sur la scène. Ruée. Bousculade. Emportées dans le tourbillon. Au bout d'une longue attente, la police intervient. Une file à gauche, une file à droite. Tous ceux qui ont le malheur d'être au milieu - dont nous deux - doivent reculer, menacés de coups de bâtons. Agacée, je crie à Elizabeth, qui est en mauvaise posture, "cette hystérie, je refuse! Je laisse tomber! De toute façon, moi, c'est Mingyur Rinpoché que je voulais rencontrer!" Elle m'a dit plus tard qu'elle avait été soulagée que je prenne la décision qu'elle-même n'osait pas suggérer. Nous partons vite. Peu importe, j'ai reçu une bénédiction du Karmapa à  Dharamsala en 2004. Elizabeth tremble de fatigue, de faim et aussi de peur. Je vois que le monastère a une dhaba, je la convaincs de nous asseoir pour dîner là, sous les arbres, sur une place paisible, un chowmein (nouilles chinoises et légumes) pour moi, une thukpa (soupe de légumes bouthano-tibétaine) pour elle, un citron-gingembre-miel pour toutes les deux. On invite, parce que les tables sont toutes prises, trois jeunes filles Ladakhi à s'asseoir à  la nôtre et la soirée se termine agréablement, en parlant du Ladakh et du Sikkim, où l'une d'elles travaille. Toutes les trois ont été parrainées par l'Aide à l'Enfance Tibétaine, par laquelle j'ai moi-même parrainé Yungdung et deux autres, et dont je soutiens encore les projets. Après avoir pris des renseignements sur les audiences publiques de Mingyur Rinpoché, qui sont plutôt confidentielles, nous rentrons en rickshaw à moteur. J'exige des phares, qui marchent et que le conducteur allume, et quand il veut bousculer un vélo, je lui dis "Shanti, shanti!" (doucement, doucement) et je me fais obéir. Je suis assez fatiguée de cette hystérie collective.
Ce matin, mais on le savait, comme c'est le tout dernier jour, la bousculade et l'énervement sont à leur comble. Petit déjeuner pour tous les habitants du Jardin à 5h, même pour les paresseux qui sortaient de leur sac de couchage à 6h. Le porridge bien épais et bien chaud dans sa grosse marmite, les petits pains ronds à tartiner de peanut butter, les petites bananes qui viennent du Jardin, le tchai et l'eau chaude avec gingembre frais et citron, dans la nuit bien froide et humide, ça fait du bien. Je quitte le Jardin avant 6h, et lorsque j'entre enfin dans l'enceinte après la fouille, il est presque 8h. Le Dalaï-lama officie déjà depuis une heure. La longueur des différentes files d'attente est impressionnante et les resquilleurs sont traités sans ménagement.
Après la dernière partie des transmissions, et après nous avoir parlé longuement de sujets divers, avant la cérémonie où on lui souhaite longue vie - il nous raconte que des prophéties ont prédit qu'il vivrait jusqu'à 114 ans, et il en plaisante - il fait une requête auprès des oracles. Ils sont deux, d'abord le Nechung, et un autre à la coiffure de laine noire, qui entre rapidement en transe et grimace tandis que deux jeunes le maintiennent et prennent soin de lui. Le Nechung est plus long à entrer en contact avec les esprits, et quand cela se voit, on pose sur sa tête une énorme coiffe de métal lourde de plusieurs kilos, surmontée de plumes de paons. Puis tous deux se mettent à danser, et on les amène devant le Dalaï-lama très calme qui se penche, d'abord vers le Nechung et parle avec lui, lui pose des questions, puis lui caresse le visage pour l'apaiser. Le Nechung va ensuite répondre à celles de Sakya Trizin, tandis que le Karmapa écoute gravement. Ensuite, les remerciements de Sakya Trizin au Dalaï-lama, en un long chant et non un discours. Il le remercie notamment pour avoir donné un gouvernement démocratique, soucieux de la santé et de l'éducation, aux Tibétains condamnés à l'exil. Pendant ce temps, ceux qui vont offrir leurs offrandes se préparent, grandes statues, textes sacrés, fleurs,... Et dans l'assemblée, les katas volent, blanches, bleues, jaunes, les gens sur qui elles tombent les relancent, c'est comme une gracieuse nuée qui traduit la joie.
Je décide d'en profiter pour devancer la bousculade qui suivra à la toute fin (Alicia, une Espagnole qui partage ma tente, me racontera plus tard y avoir perdu un sac avec des vêtements, et qu'aux objets trouvés, il y a une quantité incroyable de choses perdues dans la cohue finale, des sacs arrachés par exemple. Mais les gens les trouvent, ils les ramènent).
Dehors le petit peuple aussi prépare ses offrandes plus modestes, qu'il apportera ensuite. Il y en a pour un moment. J'en profite pour aller au Mahabodi, paisible, aucune queue pour y accéder. Je vais d'abord acheter des assiettes remplies de roses rouges parfumées et de jasmin blanc, et je vais les déposer, avec des prières et des méditations, dans différents endroits, notamment à l'ombre du grand arbre central.
J'ai quitté le Kalachakra Ground à 11h, il est 14h quand je quitte le Mahabodi, je pensais les gens dispersés, mais non, cette énorme cohue est encore en cours.
Je reprends le chemin de la veille à travers la rizière et je retourne au Tergar Monastery. La foule arrive, pour le Karmapa. Dans un coin un peu caché, une vingtaine de personnes attend devant la petite salle où nous recevra Mingyur Rinpoché. Elizabeth qui m'a rejointe est impressionnée par l'énergie chaleureuse qui émane de lui. C'est une bavarde qui tient à lui raconter beaucoup de choses, avec des exclamations et des "amazing!" dans chaque phrase. Il sourit patiemment, referme rapidement l'audience publique. Un délicieux thukpa dans la dhaba qui me plaît, le retour au Jardin avant la nuit. Les rickshaws passent à toute vitesse, chargés de bagages, la ruée pour quitter Bodhgaya commence...
Au Jardin aussi, les bagages se préparent. Echange illusoire d'adresses mail. Sauf sans doute pour la grande Eva, Allemande mariée à un Australien, son "hubby" (husband), venue me dire au revoir, qui me quitte en me disant, "we're sisters!". On veut toutes deux revenir ici à la même époque, mais pas avec 200 000 autres.
 

Ferveur

Publié le 15 janvier 2017 à 08:08, Bodh-Gaya
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Rédigé le 9 janvier) - Ferveur
Aujourd'hui, jour de pause entre les enseignements et l'initiation au Kalachakra. Pendant une heure l'après-midi des danses ont lieu sur la grande estrade devant le Dalaï-lama et les autres maîtres. C'est à la fois une offrande et un spectacle, où se rejoignent danses sacrées et danses populaires, chants des hauts plateaux et flûtes aux sons aigus, tambours ou instruments à cordes. Parfois tout cela ensemble dans une joyeuse cacophonie. Au centre 12 moines tantriques vêtus de larges vêtement aux couleurs chatoyantes, portant leurs coiffes à 5 pans, évoluent en lentes circonvolutions, en chantant de leurs voix graves des mélopées rituelles. Derrière eux, se succèdent, sur des voix féminines joyeuses, nasillardes, accompagnées par divers instruments, les gracieux danseurs de différentes régions du Tibet, et vallées de l'Himalaya, comme le Lahaul et le Kinnaur (je reconnais les Kinnauris aux coiffes carrées et vertes des femmes) et un groupe de Mongols aux mines réjouies, dont les pas rythmés ont séduit le public. Par là-dessus des voix d'hommes s'élèvent, en solo ou en duo, voix de ténors qui couvrent tout le reste ou voix ample qui nous entraîne loin de là, dans le grand espace des hauts plateaux.
Le Dalaï-lama, du haut de son trône les suit de son regard plein de bienveillance, sans jamais cesser de lire ou de réciter ses textes. Près de lui, Sakya Trizin Rinpoche, le Karmapa, Khandro Tseringma - une belle dame dont les conseils sont sollicités par maints grands maîtres - l'acteur américain Richard Gere, disciple du Dalaï-lama, qui loge au Root Institute chez Lama Zopa, et un petit bonhomme espiègle de deux-trois ans peut-être, qui aime se coucher à plat ventre sur une table, dont on m'a dit que c'était la réincarnation de Trulshik Rinpoche. Yongey Mingyur Rinpoche est par là aussi.
Lors des enseignements et des transmissions, on écoute le Sutra du Coeur tous les jours, lu ou chanté par des groupes différents, en des langues différentes, japonais, coréen, mongol, sanscrit, pâli même ; dans le groupe anglais il y avait Richard Gere, et le professeur Robert Thurman. Demain 13 ce sera au tour de l'espagnol, par des étudiants du Root Institute.
 
(Rédigé le 12 janvier)
Hier après la transmission j'ai réussi à trouver un restaurant recommandé par le Lonely Planet, difficile à trouver, mais au détour d'une ruelle, en passant une grille après une autre ruelle pleine d'immondices, enfin je suis arrivée au Mohammed's Restaurant, plein d'habitués qui occupaient toutes les tables d'une très agréable terrasse loin du bruit. J'ai heureusement trouvé deux personnes que je vois tous les jours dans la section réservée au Root, et une des interprètes espagnoles s'est jointe à nous. Elle nous a parlé des conditions dans lesquelles travaillaient les interprètes de 18 langues différentes, laotien, japonais, russe, mongol, italien, portugais,..., en général par deux. Le tibétain n'est pas une langue facile à traduire. Je suis l'anglais, traduit par un Tibétain dont l'accent n'est pas facile à comprendre. Mais le français est traduit à partir de l'anglais, ce qui fait qu'il y a beaucoup de perte.
Elle nous a appris qu'il manque 10 000 personnes qui s'étaient préparées à cette grande fête et à ces enseignements: des Tibétains du Tibet, dont les autorisations de sortir ont été annulées au dernier moment par les autorités chinoises. D'autres ont réussi, mais une mère ou un frère a été  mis en prison, en otage, pour les obliger à  rentrer - et on imagine le traitement qu'ils subiront alors... Le Dalaï-lama n'a pas fait de commentaire pour dénoncer les autorités chinoises, mais il a dit aujourd'hui que pour eux une retransmission en streaming avait été organisée, grâce à cet outil qu'est l'Internet. On a bien peur, commentait l'interprète espagnole, que maintenant qu'il l' a révélé, les Chinois ne réussissent dès aujourd'hui à couper le robinet... Car parmi les Chinois qui sont ici, il y a bien des espions, cela ne fait aucun doute, qui surveillent les autres Chinois et les Tibétains du Tibet ou en exil. Note rajoutée le 14 janvier: le Dalaï-lama nous a raconté aujourd'hui comment il a reçu ces Tibétains qui pleuraient de devoir quitter la fête et leur maître spirituel, et rentrer se soumettre à ceux qui leur ôtent tout droit d'exister, d'étudier et de s'exprimer. Navrant et désespérant.
Depuis avant-hier on peut accéder à l'espace vitré où, devant le mandala de sables, sous d'immenses thangkas en appliqués de soie, le Dalaï-lama fait des pratiques pas retransmises, avec d'autres maîtres et des moines aux connaissances approfondies, dès 8h, jusqu'au moment, vers midi, où il change de trône, s'avance pour saluer l'assemblée et commencer la partie publique de la transmission. C'est organisé par type de fidèles. Le premier jour, les VIPs, sponsors, notables, les Tibétains du Tibet, les anciens ayant du mal à se déplacer, les handicapés. Le second, un autre groupe, et puis les étrangers, hier donc, le 11 janvier, à partir de 18h (la nuit tombe à 17h30). Les Occidentaux se comportent bien, font la queue avec humilité, disent, "oh, so sorry!". Les Mongols et les Bouriates, c'est une autre histoire. Un se glisse dans la queue, et 5 ou 6 autres arrivent se greffer à lui quand on a enfin tourné le coin de la rue et qu'il n'y en a plus que pour un quart d'heure.
Quand on a enfin fini de passer la fouille, ça va très vite, "run, run, Madam, run!" Juste le temps de jeter un regard à droite sur le mandala, à gauche sur le trône et les gigantesques thangkas, c'est fini. De jeunes Coréennes dans leurs élégantes vestes grises nouées par de gros noeuds sur le côté veulent toucher le trône du front, y laisser une kata (une de ces longues écharpes qu'on offre à ceux qu'on veut honorer), une prière, non, non, vite, dehors... il y a 500 mètres de queue dehors, sur trois files. 
Une autre queue démesurément longue part de l'entrée du Mahabodi Temple. J'ai de la chance, c'est la queue des hommes; celle des femmes, pour une fois, est plus courte et j'entre assez rapidement. Au-dessus de nous, la lune est presque pleine, elle le sera le 12 janvier, et ce jour-là du mois on fête le Bouddha. En ce 11 au soir il y a foule au Mahabodi. Les gens pratiquent avec ferveur, sur l'herbe, sur les murets de pierre, à l'intérieur de certains stupas; des moines tibétains ont posé sur un stupa un portrait de maître sans doute décédé, avec une gerbe de fleurs, et lui font une cérémonie. D'un petit coin en contrebas du chemin de circambulation que je suis (il y a trois niveaux) monte un beau chant accompagné de deux damarus; il vient d'un homme aux longs cheveux gris, un yogi, accompagné d'une belle femme en sari, seuls au monde sur l'herbe, tournant le dos aux passants; je m'arrête pour écouter, d'autres en font autant, puis interpellent un petit balayeur pas loin d'eux, lui aussi sous le charme, et lui confient des billets de dix roupies pour qu'il les leur porte; je joins mon offrande à la leur. Plus tard Maneekshi l'Indienne de ma tente aura l'occasion de les entendre, et me dira que ce sont des Népalais qui font de belles pratiques Tibétaines. Ferveur, communion, et en même temps la bousculade habituelle a disparu. Sérénité.
De tout ça, bien sûr je n'ai pas de photo. Les gens qui pratiquent ici ne sont pas en spectacle.
 
Aujourd'hui le Dalaï-lama a un mauvais rhume et une grosse écharpe autour du cou. Il en plaisante en disant qu'une douce pluie de bonbons contre la toux venue de tous les gens autour de lui s'était abattue sur lui. Il raconte aussi, après avoir disparu un instant sous sa toge jaune, avec l'aide de son intendant, "en 1959 quand je suis allé voir mes amis les Chinois, ils m'avaient tendu un récipient dont je ne connaissais pas l'usage, et je n'en avais pas besoin, c'était un crachoir. C'est maintenant que j'aurais bien besoin de ça !" Cependant, il a commencé à 8h et lorsque nous avons quitté les lieux, un fleuve immense s'écoulant par toutes les portes et dévalant la rue principale jusqu'à finir en un grand embouteillage, il était 15h et il avait encore à faire avec son entourage. Là aussi, il plaisante parfois, en demandant que le thé nous soit servi - le pöcha, thé beurré salé, servi par des moines qui courent partout avec leurs lourdes bouilloires - "Vous , vous pouvez prendre le temps de déguster votre thé, moi je suis le Dalaï-lama, je n'ai pas le droit de m'arrêter un instant !"
 
J'ai dîné dans un restau tout simple avec une gentille terrasse, en retrait d'une rue trop passante, choisi parce qu'il avait la wifi. Connexion trop lente, impossible de même récupérer mes mails, encore moins d'envoyer ceci que je tape une fois de retour au Jardin sur un fichier conservé sur mon iPad. Au moins les Tibétains de la table à côté m'ont donné une bonne idée, en me disant que si je ne finissais pas mon assiette, je pouvais demander à faire emballer mes restes. Donc on m'a mis dans une petite barquette, bien proprement, avec un gentil sourire, la moitié de mon riz, que j'ai offert à trois chiots des rues à côté du Jardin. Heureusement le gardien les nourrit aussi avec les restes dont n'aura plus voulu Tashi. Tashi est notre chien de garde, un ancien chien des rues efflanqué et couvert de plaies, qui est en train de devenir superbe. Il est joueur et quand le gardien lui ôte sa chaîne dans la journée, il part dans un grand galop autour des tentes et du stupa, nous évitant dans un grand bond joyeux, nous mettant au défi de lui reprendre sa liberté.
J'aurai des photos, mais il me faut un lieu avec une bonne connexion...
 

Trois moments de partages

Publié le 8 janvier 2017 à 11:39, Bodh-Gaya
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Redigé le 3 janvier) - Temps froid et très humide, épais brouillard qui a retardé ou fait annuler des trains et des vols hier, notamment à Patna, où se déroule un pèlerinage Sikh, selon un article que j'ai lu au café Barrista ce matin. Café qui se veut occidental, café et pizzas italiens, gâteaux allemands, boissons exotiques, et qui propose la wifi gratuite - mais si demandée que la connexion peut poser problème. Il y a certes des Occidentaux, mais aussi pas mal de Tibétains et des Indiens, malgré les prix plus élevés. J'y trouve de bons expressos, ma gourmandise. J'ai testé aujourd'hui le restaurant au-dessus, sur deux étages, et j'ai apprécié la belle terrasse à demi couverte, au niveau des hautes branches des arbres, dominant le bruit de la foule en bas, le concert discordant des véhicules de toutes sortes. Car le soleil s'est levé à ce moment-là, et il a fait beau et doux toute l'après-midi. 
Les véhicules à Bodh-Gaya? Les motos, pratiques pour slalomer dans la foule, avec fougue, arrogance et peu de respect des piétons. Les voitures sont de plus en plus nombreuses, grosses Toyota à chauffeur. Les rickshaws sont de trois types. Le vélo rickshaw, à deux ou trois roues où un homme souvent pauvre, vieux et maigre se dresse sur son pédalier pour trimballer sur une banquette parfois défoncée deux ou trois passagers bien lourds avec bagages, là où une personne serait bien assez. C'est pitié de le voir descendre de son engin quand il y a un nid de poule, pour pousser cette masse. Il y a l'auto rickshaw classique, qui ressemble à une coccinelle jaune et noire, pétaradante et très polluante. Et puis sont arrivés les rickshaws à batterie électrique, qu'on n'entend plus, qui semblent glisser en souplesse. C'est un tel rickshaw qui et mis gratuitement à disposition des gens du Root, qui demeurent dans le jardin sous les tentes et ont besoin de retourner à la maison mère (sinon c'est un bon quart d'heure à pied). Les rickshaws électriques sont un beau progrès, mais je ne sais pas d'où vient l'électricité. En parlant d'énergie, le solaire est très développé, au Root c'est l'énergie qui fournit l'eau chaude des douches et j'ai vu beaucoup de lampes avec accumulateurs d'énergie solaire dans des coins très pauvres comme le Spiti.
Pour les touristes, aussi, il y a quelques petits chevaux nerveux et efflanqués qui tire une carriole, et dans une petite rue tranquille que j'aime bien emprunter, il y a un chameau (ou dromadaire ? Il a deux bosses) sur lequel on installe des petits enfants ravis. Ce matin, il portait un lourd Tibétain qui ne semblait pas très à l'aise.
J'ai vu un beau temple avec un grand monastère sur un vaste domaine. Tout neufs, inauguré par le Dalaï-lama il y a dix jours, selon un visiteur indien. C'est le monastère voulu par Penor Rinpoche. J'ai longuement discuté avec un jeune moine bouthanais qui connaissait le Tibetan Book of Living and Dying, de Sogyal Rinpoche
 
(Rédigé le 4 janvier) - Je ne reprendrai sans doute pas ce blog avant un bon moment, car mon iPad va devoir rester sous la tente tout le temps que durera le Kalachakra, et nous serons très pris. Ensuite, il faut trois bons quarts d'heure de marche pour rejoindre le jardin et la nuit tombe à 17h. Aujourd'hui et demain, le Dalaï-lama va bénir Rajagriha (Rajgir en Inde moderne) et Nalanda ainsi que d'autres lieux dans la région, et il nous a invités à faire un pèlerinage sur ces terres où le bouddhisme est né et s'est développé.
Hier je me suis rendue avant 7h sous cette grande structure à laquelle on accède par différentes portes selon qu'on est, par exemple, originaire des régions de la montagne (Spiti, Lahaul, etc), du Bhoutan, ... Les Tibétains du Tibet entrent avec les très vieux et les handicapés ! Les étrangers et les Indiens entrent ensemble. Ensuite il faut trouver où on est parqué (des perches de bambou délimitent des espaces). Je n'ai pas trouvé la France, mais derrière les Coréens, les Japonais et les Italiens, des gens de Root se sont levés à 3h du matin pour nous installer des espaces. Ensuite, j'ai fait comme tout le monde, j'ai scotché mon coussin (fait par les réfugiés tibétains, il se plie en deux, léger et imperméable il se range dans sa housse) avec mon nom dans le petit coin d'où, entre deux perches, j'avais une bonne vue sur l'écran géant. Des traductions simultanées en une dizaine de langues étaient disponibles si on avait radio et écouteurs.
Après deux heures de "prières " (le mot ne convient pas, mais il n'y en a pas d'autres), les enseignements ont commencé.
Le Dalaï-lama nous a d'abord rappelé qu'ici a pris racine le dharma, les enseignements du Bouddha. Il a rappelé qu'il n'y a pas dans le bouddhisme de dieu créateur à prier ni de qui attendre d'être "sauvé ". Il nous a rappelé qu'il faut transformer son esprit pour créer les circonstances favorables, et que c'est un travail de longue haleine, à faire de façon quasi scientifique, en utilisant logique et concentration. Ainsi il nous a présenté le programme. Nous étudierons le texte de Kamalashila sur la méditation et celui de Shantidéva pour le développement de la compassion. Ceci pour les connaisseurs parmi mes lecteurs. Trois heures chaque après-midi à partir d'après demain, et le matin, le Kalachakra. Aujourd'hui et demain il bénit des lieux comme Nalanda et Rajragriha (Rajgir au présent), et nous sommes libres.
Voici des photos du plus beau des temples de Bodhgaya, le bouthanais . Les Bouthanais hommes portent un genre de veste d'intérieur à carreaux, des bas noirs ou jambes nues au-dessous. Ils ont un art fin de la sculpture sur bois ou stuc, et de la peinture. Sur les murs du temple, des bas-reliefs de stuc qui racontent la vie du Bouddha, depuis le rêve de la reine jusqu'à son parinirvana.
 
 
Petit tour spirituel de Bodhgaya (photos en attente de téléchargement)
 
Il y a une grande variété de temples, chacun illustrant le génie artistique du pays qui l'a construit. Mes préférés :
Le temple bouthanais, pour la finesse de ses scènes de la vie du Bouddha, en relief et peintures de couleurs joyeuses. La très belle statue de Padmasambhava, Guru Rinpoché pour les Tibétains, aussi, entouré d'élégantes dakinis.
 
 
Le prince Siddharta au palais de son père, qui voulait l'y garder en le protégeant des duretés de l'existence en lui offrant une vie de plaisirs et d'oisiveté.
 
 
 
Mais le prince ne s'en satisfait pas, il part un jour avec son écuyer et ami, à qui il offre son cheval. Il échange ses vêtements avec un mendiant et devient ermite.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le futur Bouddha en méditation. Mara essaie de le perturber en lui envoyant d'abord ses démons, les émotions négatives, à qui il renvoie des roses, puis trois belles femmes qui, échouant à le tirer de son absorption, se révèlent être vieilles et laides
Dakini 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le temple japonais nipponji, vaste et sobre, avec une belle statue du Bouddha en bois noir, dans un fin écrin doré. Et un plafond de caissons en bois où dansent de magnifiques grues, et ou s'ébattent des animaux fantastiques. Devant, dans le jardin, une cloche qu'un tronc de bois fait sonner quatre fois par jour. A côté, comme la plupart des temples de Bodhgaya, ses œuvres caritatives, une école d'où jaillissent les piaillements de petits en train d'apprendre à lire en chœur, et un hôpital aux soins gratuits pour nécessiteux.
 
 
 
 
 
Le temple thai, aux figures longues et fines, dont les murs illustrent une des histoires des jatakas. Un bateau quitte un port mais le temps se gâte, les flots se déchaînent, le bateau coule, un passager s'efforce de nager, un dauphin le secoure puis un crabe géant aux grosses pinces, enfin un être céleste surgit des nuages et le passager atteint l'Eveil. Les flots déchaînés couvrent une bonne partie des murs, avec leurs terribles monstres marins qui dévorent les poissons plus petits.
Voici deux figures de protecteurs, qui gardent l'entrée du temple.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le Mahabodi Temple. Les iPad sont interdits comme les portables, pas de photo possible. Les cartes
postales sont décevantes.
C'est un monument émouvant, dont l'accès se mérite, au moins pendant cet événement car il faut faire la queue longtemps et passer par une fouille sévère. Une fois dans l'enceinte, on se déchausse pour déambuler autour du temple, entrer en son cœur où demeure une statue du Bouddha, recevoir d'un moine un "prasad" (chez les Hindous, le prasad est ces bonbons blancs qu'on vous offre quand vous visitez un temple); ici le prasad a pris la forme d'une pomme et d'une orange. De l'autre côté, se trouve l'arbre de la bodhi, c'est à dire l'arbre où l'ermite est parvenu à l'Eveil et est devenu Bouddha, l'Eveillé. C'est du moins un descendant du pipal originel, bien sûr. Son tronc est énorme, ses branches s'étendent loin et sont soutenus par des poteaux d'acier. De chaque côté de l'arbre, une esplanade en marbre accueille ceux qui veulent pratiquer dans la douce ombre de son feuillage, chacun en sa langue, avec ses textes. Ça bruisse de paroles sacrées, du sutra du cœur ou autres. La file de ceux qui font le tour du temple passe, regarde, prend parfois part à sa façon à la pratique de l'un. Tout autour du temple, dans l'enceinte, se trouve des stupas, petits ou grands, portant parfois de minuscules statues dont certaines ont été passées à la feuille d'or. Par groupes ou isolés,  des gens pratiquent ou méditent. Juste avant d'accéder au cœur du temple, à gauche, un grand stupa comporte trois cellules. L'une dédiée à Tara Dévi, la seconde à Shiva, la troisième, la plus belle, à Maha Dévi, la mère du Bouddha. S'y trouvent trois très belles statues de femmes dorées, enveloppées de soie blanche, devant qui sont posées des assiettes de roses rouges très parfumées et de jasmin blanc. Sur les murets dans l'enceinte, les gens déposent ces offrandes de fleurs très gaies, œillets d'Inde jaunes et oranges dans des assiettes ou en guirlandes, roses rouges, jasmin blanc.
 
Il est intéressant d'aller faire un tour au musée d'archéologie, où se trouvent des vestiges de l'enclos originel du temple, dont certaines parties, en sandstone rouge, c'est à dire en calcaire, datent du 2ème siècle av JC, d'autres, en granit, du 6ème après JC. Des animaux mythiques, des symboles astrologiques ou des éléments juste décoratifs les parent.
Il s'y trouve aussi de très belles statues du Bouddha, de Manjushri, de Vajrapani, ainsi que ce qui a été trouvé en 1973 lors de fouilles de l'autre côté du fleuve, quand a été exhumé un stupa dédié à Sujata, la petite fille qui avait trouvé l'ermite mourant et lui avait offert un peu de lait destiné aux esprits du fleuve.
 
Aujourd'hui dimanche 8, je ne suis pas allée au Kalachakra ground, car les longues heures d'assise dans l'humidité ambiante, la même humidité qui imprègne tout sous la tente, ont eu raison de mon dos, et j'ai trop mal pour me rasseoir ainsi, malgré le petit tabouret en plastique à bonne hauteur que j'ai trouvé hier, malgré la ceinture tibétaine qu'on m'a offerte pour me chauffer et soutenir les reins. Je profite du doux soleil du jardin après avoir fait une salutaire lessive, ensuite j'irai avec l'iPad dans un café où je pourrai envoyer ceci sur le blog, et peut-être réussir à y joindre des photos, enfin je profiterai du luxe offert par le Root, où les enseignements sont retransmis en streaming, où je trouverai une chaise, des toilettes, et aucune bousculade. Les bousculades quand les gens se déversent par les 13 portes sont terribles pour les plus âgés et les petits, et il vaut mieux être solide sur ses jambes car on est pressé, porté par la cohue .
Le Dalaï-lama, malgré l'âge qui se lit sur son visage, bien qu'il ne se prosterne plus et qu'on l'aide à monter sur son trône ou dans son fauteuil, est là pour les prières préliminaires de 7h30 à 10h30, puis pour les enseignements de 12h à 15h30, parfois au-delà, sans interruption. Avant-hier il a invité les représentants d'autres communautés religieuses à se joindre à lui. Un imam discret, un hindou aux discours enflammés, un jaïn tout de blanc vêtu (le jaïnisme est né à la même époque que le bouddhisme, et ses principes fondamentaux sont proches. Les grands maîtres vont totalement nus, et le Dalaï-lama nous a raconté avoir été assis un jour aux côtés d'un tel maître, dont la simplicité et la profonde sagesse ne laissaient place à aucune gêne). Il y avait aussi des Sikhs, venus de Patna, où ils ont fêté en beauté, en début de semaine, le 500ème anniversaire de leur fondateur. Le Dalaï-lama, facétieux, à lissé la longue barbe blanche de l'un d'eux, l'a portée à son front dans un salut, et plus tard s'est emparé, pour la photo commune, de son sabre rituel, que les Sikhs ont toujours au côté. 
Les enseignements sur les deux textes classiques se terminent aujourd'hui. Ensuite viendra le temps du Kalachakra, avec, demain, des danses sacrées exécutées par des moines. Il y aura encore plus d'heures à rester assis...
J'aime bien le jardin, et ses habitants parmi qui il y a beaucoup de bienveillance et d'entraide, d'autant plus que la fatigue commence déjà à se faire sentir, avec les bobos qui en résultent. Le matin à 5h, j'apprécie le porridge, idéal pour le froid très humide, les petits pains avec le peanut butter, le tchai, avec à disposition gingembre frais, cannelle et petits citrons. Tout est relatif donc dans nos difficultés, car les tentes des Tibétains dans un champ, celles des Bouthanais dans l'enceinte de leur monastère, la grande pauvreté des bhikus et bhikunis du Sri Lanka ou de l'Inde, nous montrent combien nous sommes gâtés ici

Quelques images, comme on peut...

Publié le 8 janvier 2017 à 11:00, Bodh-Gaya
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Les moines distribuent des pains ronds à tous. Ici il y a foule à suivre les enseignements sur un écran extérieur à la structure officielle. Désolée, je n'ai pas trouvé la fonction "retourner l'image"

Par rapport à ce que j'ai écrit dans ma page précédente ce matin, une bonne journée à me promener, la radio à l'oreille pour suivre les enseignements, paisiblement au doux soleil, semble avoir apaisé mon dos. A refaire.


Une pause...

Publié le 3 janvier 2017 à 09:39, Bodh-Gaya
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Je ne reprendrai sans doute pas ce blog avant un bon moment, car mon iPad va devoir rester sous la tente tout le temps que durera le Kalachakra, et nous serons très pris. Ensuite, il faut trois bons quarts d'heure de marche pour rejoindre le jardin et la nuit tombe à 17h. Aujourd'hui et demain, le Dalaï-lama va bénir Rajagriha (Rajgir en Inde moderne) et Nalanda ainsi que d'autres lieux dans la région, et il nous a invités à faire un pèlerinage sur ces terres où le bouddhisme est né et s'est développé.
Hier je me suis rendue avant 7h sous cette grande structure à laquelle on accède par différentes portes selon qu'on est, par exemple, originaire des régions de la montagne (Spiti, Lahaul, etc), du Bhoutan, ... Les Tibétains du Tibet entrent avec les très vieux et les handicapés ! Les étrangers et les Indiens entrent ensemble.
Ensuite il faut trouver où on est parqué (des perches de bambou délimitent des espaces). Je n'ai pas trouvé la France, mais derrière les Coréens, les Japonais et les Italiens, des gens de Root se sont levés à 3h du matin pour nous installer des espaces. Ensuite, j'ai fait comme tout le monde, j'ai scotché mon coussin (fait par les réfugiés tibétains, il se plie en deux, léger et imperméable il se range dans sa housse) avec mon nom dans le petit coin d'où, entre deux perches, j'avais une bonne vue sur l'écran géant. Des traductions simultanées en une dizaine de langues sont disponibles si on a radio et écouteurs.
Après deux heures de "prières " (le mot ne convient pas, mais il n'y en a pas d'autres), les enseignements ont commencé.
Le Dalaï-lama nous a d'abord rappelé qu'ici a pris racine le dharma, les enseignements du Bouddha. Il a rappelé qu'il n'y a pas dans le bouddhisme de dieu créateur à prier ni de qui attendre d'être "sauvé ". Il nous a rappelé qu'il faut transformer son esprit pour créer les circonstances favorables, et que c'est un travail de longue haleine, à faire de façon quasi scientifique, en utilisant logique et concentration. Ainsi il nous a présenté le programme. Nous étudierons le texte de Kamalashila sur la méditation et celui de Shantidéva pour le développement de la compassion. Ceci pour les connaisseurs parmi mes lecteurs. Trois heures chaque après-midi à partir d'après demain, et le matin, le Kalachakra. Aujourd'hui et demain il bénit des lieux comme Nalanda et Rajragriha (Rajgir au présent), et nous sommes "libres".
Voici des photos du plus beau des temples de Bodhgaya, le bouthanais. Les Bouthanais hommes portent un genre de veste d'intérieur à carreaux, des bas noirs ou jambes nues au-dessous. Ils ont un art fin de la sculpture sur bois ou stuc, et de la peinture. Sur les murs du temple, des bas-reliefs de stuc qui racontent la vie du Bouddha, depuis le rêve de la reine jusqu'à son parinirvana. (connection trop lente, ça prend trop de temps à télécharger - revenez voir plus tard!)
 

Bonne année 2017!

Publié le 1 janvier 2017 à 11:31, Bodh-Gaya
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Depuis le Alice in Gaya, un petit restau thai dans une allée à l'écart de la rue poussièreuse, je souhaite à tous une bonne année, de la vigueur, de la joie et la réalisation de vos désirs secrets. Cette journée est la plus belle que j'aie passée ici jusqu'ici, car il faisait gris et froid. Aujourd'hui, doux soleil.

Hier soir j'ai rappelé à un Américain, qui l'avait oublié, qu'on était la veille du Nouvel An et lui ai raconté que chez nous, l'accent était mis sur ce qu'on allait boire et manger, et les paillettes et la fête jusqu'au petit matin. Nous avons ri ensemble devant notre repas de réveillon, une bonne soupe de légumes bien chaude et très épicée, avec un petit pain, et puis c'était tout, mais c'était bon.  Les autres femmes de mon dortoir ont décidé de se coucher avec les poules, lumières éteintes à 20h20. Mais j'ai une bonne lampe électrique... A minuit il y a eu un petit feu d'artifice au loin, et dans le jardin du Root endormi, une nonne est venue longtemps faire tourner l'immense moulin à prières, dont la sonnette chantait à chaque tour achevé.

Ce matin, délicieux petit déjeuner, porridge, papaye et petits pains indiens, bon pour se préparer au déménagement en vue, qui inquiétait terriblement plusieurs dames, d'autant plus que l'organisateur n'était pas rassuré lui-même : il nous promettait "quite an experience" et "expect a rough time!".

Finalement c´est mieux que ce à quoi je m'attendais. 4 tentes, certes un peu rudimentaires, dressées avec des poles de bambou, avec 30 lits de camp chacune, draps et couvertures fournis, et un tapis épais au sol. C'est dans un jardin, avec le potager qui fournit le Root en légumes, devant une jolie maison à étages et à côté d'un joli stupa récent, lieu béni par Lama Zopa. Il y a des douches, des toilettes, des gardes à la porte avec un chien sympa. A partir de demain, petit déjeuner là, à 5h du matin. On est en pèlerinage, pas en villégiature! 

Aujourd'hui je consacre mon temps à voir ou revoir tous les temples érigés par les sanghas de différents pays, quelle meilleure façon de commencer l'année ? J'ai réglé ces deux derniers jours les questions pratiques, comme les histoires de sous: avec la démonétarisation décidée par le gouvernement, plus de billet de 500 ni de 1000 roupies. Plus de retrait aux distributeurs de plus de 2000 roupies, on ne va pas loin avec ça. Les banques sont prises d'assaut. J'ai aussi arrangé mon départ, le train de nuit Patna-Siliguri le 16 janvier. Des trains sont annulés, rendant les choses encore moins aisées, mais sur ce train il y avait des places seulement en 1ère. Sur ce trajet, il vaut mieux s'offrir un peu de confort. Je partirai à 22:45, j'arriverai à Siliguri le lendemain vers 8:30.

Hier j'ai fait un long tour dans les rues encombrées de Bodhgaya, je suis allée voir le fleuve qui joue un rôle dans la vie du Bouddha. Ses eaux sont très basses, pour le mois de janvier, il est tout ensablé. Je suis montée un peu plus au nord et me suis retrouvée dans l'Inde rurale très pauvre, buffles, chiens des rues squelettiques, maisons de mauvaises briques mal montées.

Je vais essayer de joindre des photos. Dans l'une, les gens attendent au bord de la route principale le passage du DalaïLama qui vient de bénir le terrain où va se dérouler le Kalachakra. Dans une autre, un bas-relief récent, inauguré le 23 décembre, sur une enceinte autour du Mahabodhi Temple (le grand stupa) montre une scène illustrant un des jatakas. Les jatakas sont les histoires des vies antérieures du Bouddha avant qu'il ne naisse en prince Siddharta.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Bodhgaya se prépare au Kalachakra

Publié le 30 décembre 2016 à 08:38, Bodh-Gaya
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Me voici arrivée à Bodhgaya, où je prends mes marques. Il y a foule, et les repères sont pour l'instant un peu brouillés. 

J'ai fait un excellent voyage, ces deux jours derniers, avec des rencontres, comme j'apprécie. De Paris à Delhi, tout d'abord j'ai bavardé avec deux représentants de l'Inde moderne, jeune et éduquée, l'un, un jeune gars rond et souriant de Bangalore, étudiant à Calcutta, qui venait de passer 6mois à Sciences Po, rentrait chez lui en rêvant aux petits plats bien épicés que sa maman allait lui préparer. Le second, plus mûr, venait de faire un stage d'un an dans une société d'alcools et spiritueux. Il ramenait du parfum à ses parents, et on a parlé parfums et cinéma indien. Il parlait des changements dans la société et la mentalité indiennes. Dans l'avion, une Tibétaine de Bordeaux rentrait en Orissa pour s'occuper de ses parents et permettre à ses frères et sœurs d'aller au Kalachakra. Dans l'avion de Delhi qui allait à Gaya, l'atmosphère était presque complètement tibétaine, des vieilles dames aux petits enfants. J'ai sympathisé avec ma voisine, originaire de Singapour et vivant en Nouvelle Zélande, qui se rendait aussi au Kalachakra. Elle retrouvait à Bodhgaya un groupe de NéoZélandais qui demeurait dans le même hôtel, dont l'hôtelier venait la chercher à l'aéroport. Il l'a accueillie avec des fleurs, et a accepté de m'emmener jusqu'au Roots, dans une grosse berline noire conduite par un chauffeur. Une chance que cette transition là, car sinon l'arrivée aurait été un peu plus déroutante.

Le Roots est toujours une oasis, grands pipals et bougainvillées, des écureuils y courent, des oiseaux secouent les chaussettes égarées sur les terrasses. Mais il s'est rempli de bâtiments, stupas et statues dans le style indien moderne, teint rose, lèvres rouges, grands yeux de biche. Il est clos d'un mur avec barbelés, et gardé par un police post depuis que des dacoits sont venus avec armes voir ce qu'ils pouvaient prendre. Mais la sécurité est meilleure. Des bâtiments accueillent la population locale, un service de consultation médicale gratuit, une école et hôpital pour enfants handicapés, etc. J'ai un lit dans un dortoir de 5 lits superposés.

A Bodhgaya, l'aspect habituel de la petite cité est changé par l'arrivée en masse de pèlerins et sa conséquence, tout le petit commerce - petits articles vendus à même le trottoir, sous les panneaux "no vending site", la circulation - à l'indienne, il faut que chaque véhicule klaxonne en permanence, la nuit la plupart n'ont pas de lumière, et comme il y a des embouteillages, j'ai vu tout à l'heure un autorickshaw  monter sur l'étroit passage de terre laissé aux piétons.

Les extérieurs du grand stupa disparaissent sous les guirlandes de Noël. Les mendiants ne s'y pressent plus: les policiers patrouillent avec bâtons, et il faut montrer patte blanche à l'entrée : fouille, pas de portable, pas d'ipad.

Mais en me promenant dans le Jardin des Roses voisin, planté de roses en guirlandes, et surtout de beaux arbres qui rappelaient que, du temps du Bouddha, c'était là une forêt profonde, j'ai vu dépasser, majestueuse, planant au-dessus du vacarme, et le faisant fondre dans la paix, la flèche dorée surmontant le très ancien monument de pierre sculptée.

Le plus difficile, pour moi, c'est le bruit, celui de la circulation et aussi en face du paisible Roots, celui de la Buddha Mela, une fête foraine avec grande roue, manèges, pagode à tête de dragon qui balance en grinçant des enfants qui y font en plus des acrobaties. Heureusement les cris du présentateur de la fête, avec musique bollywoodienne stridente, s'arrêtent à 21h, le calme s'installe.

Aujourd'hui j'ai des tas de choses à régler, notamment la façon dont je vais me rendre à Darjeeling, le 17 ou 18 janvier. Car quand le Kalachakra va être en cours, il n'y aura plus grand temps, le programme est chargé. Le 1er janvier, comme la majorité des gens au Root, je vais déménager sous une tente collective dans un jardin.


Souvenirs du Sikkim

Publié le 23 décembre 2016 à 21:43, Carpentras
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Ce 23 décembre, je suis toujours à Beaumes de Venise, mais Uniterre ne connaît pas Beaumes, donc j'indique que je me trouve à Carpentras. Curieusement, la carte Google qui s'affiche à côté de l'article quand on le consulte, montre bien Beaumes juste au-dessus de Carpentras. Aujourd'hui nous irons déjeuner à Pernes-les-Fontaines, à Dame L'Oie, voilà une pub désintéressée pour qui passera dans la région, le village est beau et le restaurant vraiment sympa et bon. Mais de Beaumes à Pernes, faisons un détour par le Sikkim…

Le Sikkim est un petit pays coincé entre Inde, Népal, Chine et Bhoutan. C'était encore récemment un petit royaume, et quand Alexandra David-Néel s'y est rendue, elle est devenue très amie avec le souverain. Il l'a aidée dans sa quête d'enseignements bouddhistes. Elle a longtemps étudié là auprès d'un ermite qui vivait dans une grotte. Quand elle lui a fait porter la requête de son enseignement,  il s'apprêtait à commencer une retraite de 3 ans, 3 mois, 3 jours et il a répondu plus ou moins, 'non, certainement pas ! D'une part c'est une étrangère, et puis une femme ! Et de plus je me prépare à ma retraite !' Il ne connaissait pas le tempérament et la force de persuasion de notre exploratrice qui a demandé à lui parler et a fait montre de toutes ses connaissances. Elle l'a convaincu, et il a remis à plus tard sa retraite, pour prendre auprès de lui cette disciple atypique, femme et occidentale. Elle a vécu dans une petite grotte près de celle de l'ermite, et a dit qu'elle aurait aimé y terminer sa vie.

Le Sikkim a perdu son indépendance, au contraire du Bhoutan qui a réussi à préserver la sienne, en 1975, quand l'Inde a décidé de ne pas laisser la Chine s'en emparer la première. Le nord du Sikkim a été, ou est, je ne sais, car c'est fluctuant, interdit aux étrangers, et on a besoin d'un permis pour se rendre dans les régions du sud ou du centre. La capitale s'appelle Gangtok.

En janvier 1997, je suis restée quinze jours au Sikkim, et j'en ai gardé le souvenir ému d'un paradis sur terre. De Gangtok j'étais allée à Rumtek, qui est le monastère du Karmapa, un des trois grands maîtres spirituels du Tibet, les deux autres étant le Dalaï Lama et le Panchen Lama (que les Chinois ont fait disparaître et dont on n'a aucune nouvelle). Un grand monastère  avec de riches sculptures sur bois, auxquels les Sikkimis excellent. Beaucoup de fleurs partout, une nature luxuriante. J'avais passé trois nuits dans un minuscule hôtel au sein de son enceinte, qui était gardée par un checkpoint et fermée la nuit. Il y avait trois toutes petites chambres, dont les fenêtres donnaient sur les forêts environnantes. Avec deux autres Occidentaux, j'étais allée dans un autre "gompa" (temple), le plus ancien  temple de Rumtek, pour suivre une puja, un rituel d'offrandes. Nous étions restés toute la journée, piqueniquant sur l'herbe avec les moines et le lama le midi ; à un moment un pélerin s'était approché pour remettre ses offrandes aux moines et avait froncé les sourcils en nous voyant. Il avait réfléchi, puis était venu déposer à nos pieds un petit billet comme ceux qu'il remettait aux moines. Nous avions bien sûr offert le tout au gompa, enchantés d'avoir été ainsi partie prenante dans la puja.

Mais à Rumtek, ce n'est pas le grand monastère qui m'avait le plus séduite. En descendant la route par où l'on arrivait à Rumtek, avant le checkpoint, il y avait une communautés de nonnes. Étant femmes, elles n'étaient pas favorisées par les pélerins qui préféraient donner aux moines du grands monastères, dont les prières devaient être plus puissantes, peut-être… Donc elles travaillaient à l'hôpital local, ou à la récolte de la cardamome dans les sous-bois voisins, et elles faisaient leurs pratiques dans un petit local pauvre, au toit de tôle. La doyenne avait plus de 90 ans, la plus jeune 7 ans. Elles n'étaient ce jour-là pas toutes présentes, elles étaient une petite vingtaine. J'avais demandé à venir m'asseoir près d'elles pour la puja du matin qui commençait à 7h, et j'étais allée parlementer avec l'officier commandant les soldats du checkpoint, pour être sûre de pouvoir passer puisque l'ouverture officielle était plus tard. Ce fut une des plus belles pujas auxquelles j'aie pu assister, avec une ferveur authentique malgré le cadre pauvre. La doyenne et une autre ani sonnaient dans une de ces longues trompes qui traînent à terre, d'autres avaient d'autres instruments de musique. Mais le plus inhabituel, c'était les chats, 7 ou 8 superbes chats persans au poil long et soyeux ou siamois au regard d'azur. L'un d'eux était enroulé autour du cou de la doyenne, comme une belle écharpe de fourrure vivante. D'autres étaient assis sur les coussins de méditation, attentifs au déroulement des opérations. Et quand la petite dernière, un large sourire sur le visage, est sortie en portant les offrandes qu'on laisse dehors, elle était suivie par une troupe de matous marchant majestueusement sur leurs pattes de velours, les véritables protecteurs de l'endroit. Séduite, j'ai demandé l'autorisation de faire une photo, mais on m'a répondu non, pas de photo dans un temple, et j'ai rangé mon appareil. J'ai les images en tête, j'essaie de les transmettre en mots. 

J'ai aussi laissé mon Gros Pépère dans un hôtel à Pelling, après y avoir contemplé le beau gompa de Pemayangtse, et prenant un simple sac avec mon duvet léger, et de quoi faire une toilette simple, j'étais partie de vallée en vallée par les sous-bois de cardamomes faire le chemin qui reliait trois lieux, le lac de Khechopalri, Yuksom et enfin Tashiding.

J'aimerais revoir le lac de Khechopalri, petit lac rond au coeur d'une forêt d'arbres très hauts, aux troncs moussus énormes, des restes d'une forêt primaire peut-être. Le lieu impressionnait par son calme. La légende disait que, si une feuille tombait sur l'eau du lac, habitée par des esprits, un oiseau sortait de la forêt pour venir la cueillir dans son bec, laissant ainsi la surface de l'eau pure et belle. J'étais arrivée au seul endroit où on pouvait dormir, Peter's Hut, qui était plus un refuge qu'un hôtel. Personne à l'accueil (il n'y avait pas d'accueil, rien qu'une grande salle très froide), ni Peter ni un autre. Il n'y avait que deux dortoirs, un pour les hommes, un pour les femmes. J'ai déposé mon sac et déplié mon duvet sur un lit, et observé la vitre cassée qui augurait d'une nuit bien froide (- 15°). Dans la salle, un groupe de randonneurs indiens s'adressait à ses guides avec une virulence et un mépris qui me donnait envie de fuir. Je ne comprenais pas, car ils parlaient en bengali, venant sans doute de Calcutta. Je demandai quand même en anglais à l'un d'eux, vêtu d'une coûteuse combinaison de skieur, inhabituelle en Inde, s'il savait où s'adresser pour payer son lit et demander à dîner. "On est arrivé les premiers, vous n'avez qu'à attendre !" me dit-il énervé. Oh, no problem, sorry, sorry… Et je me rendis compte qu'il y avait une porte qui donnait sur une courette, et de l'autre côté,il y avait la cuisine, où je me rendis. Et là…

Une cuisine chaude, parce que le four, construit en argile, était en marche, et chaleureuse car s'y trouvait "Peter" (je n'ai jamais su son vrai nom) entouré de jeunes femmes, tous riant et bavardant gaiement. C'était des lepchas, l'ethnie locale. J'ai expliqué à Peter, seul à parler anglais, que j'avais installé mon duvet dans le dortoir des femmes, et était-il possible de manger, vu que j'avais beaucoup marché depuis Pelling? Je revois encore le regard malicieux avec lequel il me répondit: "Bien sûr ! Mais pour l'heure du dîner alors ça dépend… Soit vous voulez manger vite vite, vous mangerez avec les Indiens, là, et alors… (avec une grimace expressive) ce ne sera pas bon, mais vraiment pas bon ! Ou alors vous attendez qu'on en ait fini avec eux, et alors, vous mangez avec nous, et là… (bout des doigts contre les lèvres en forme de baiser, très expressif aussi) ce sera un délice !" Présenté comme ça, mon choix était fait. J'ai demandé à attendre près du bon feu de bois, on m'a offert un chang, l'alcool de millet local, qu'on boit à travers une paille, et que j'avoue ne pas avoir trop apprécié. Je ne me rappelle plus si le dîner était à la hauteur de ce qu'on m'annonçait, je m'en fichais un peu car le bonheur, c'était d'être avec eux. J'ai passé une belle veillée ce soir-là, à écouter comment le monde, chez les lepchas, avait été créé par une grandmère, Yumamang, et comment chez eux il n'y avait pas de temple, on célébrait les rites dans les racines des grands arbres, et qu'hommes et femmes étaient à égalité, prêtres et prêtresses des esprits des eaux et des forêts. Des animistes, les plus tolérants et les plus rieurs qui soient. 

Quelque part sur mon chemin, je ne sais plus où, j'ai rencontré Chas, un jeune anglais blond de 19 ans, qui voyageait en enseignant l'anglais bien que, comme il me l'a expliqué, il était incapable d'en enseigner la grammaire ou les subtilités. Chas m'a proposé de marcher ensemble jusqu'à Tashiding. Pas réjouie mais polie j'ai accepté en le mettant en garde : une femme de 42 ans n'avait pas le même rythme de marche qu'un jeune homme de 19, et je marcherais à mon rythme sans courir derrière lui ! Une fois à Yuksom, j'ai fait une longue pause pour l'attendre, tout essoufflé. Le lendemain il m'a expliqué qu'il venait d'apprendre qu'il y avait un bus pour Tashiding et qu'il allait le prendre. Bien !

Quand je suis arrivée à Tashiding, dans l'après-midi, sur un pont suspendu au-dessus d'eaux bouillonnantes aigue-marine, près des rochers d'où tombait une cascade, un lieu enchanteur, un bel homme brun aux yeux verts de chat m'a accueillie en anglais : "Brigitte ? Tu marches vite, bravo ! Bienvenue à Tashiding, je t'attendais !" Surprise… J'ai rapidement compris que Chas, arrivé dès le matin, avait rencontré Bruce, Canadien, et lui avait parlé de moi. Bruce et moi avons passé une belle veillée, jusque très tard dans la nuit, à la table de notre petite guest house, à nous raconter des histoires de voyageurs. Il avait assisté à Tashiding à la guérison d'une jeune fille par un amchi, un medicine man alliant connaissances médicales tibétaines à des rites chamaniques. Je lui ai alors raconté une anecdote vécue par Kunsang (voir l'article sur Bodhgaya) : ce moine français avait un jour souffert de terribles brûlures aux parties génitales alors qu'il était au Sikkim. Quand il s'en était ouvert à un moine tibétain, celui-ci l'avait emmené chez une "sorcière", une femme farouche aux dons de guérisseuse. Le Tibétain lui servait d'interprète. La guérisseuse l'avait regardé sévèrement, lui avait dit "toi, tu as pissé sur un arbre qui abritait un esprit!" Et Kunsang s'était souvenu que quelques jours plus tôt, effectivement, il avait, à la française, manqué ainsi de respect à un arbre, et ressenti un vague malaise. Bref, elle l'avait guéri, mais pas sans lui infliger une telle souffrance qu'il avait fallu deux hommes pour le tenir alors qu'elle le traitait, et pas mal d'humiliation. 'Plus jamais', avait conclu Kunsang, 'je ne pisserai contre un arbre ou dans une rivière, quelle leçon !'

Je poursuivais ma route quelque temps après, et quand j'ai quitté Bruce, qui aurait voulu rester en ma compagnie ('j'aime et j'admire les femmes fortes!') - mais moi j'aime faire des rencontres, et pousser les portes qui s'ouvrent, sans avoir rien prévu, et en solo, c'est plus facile - on a bavardé un peu près de la cascade. Deux petites filles lepchas se sont approchées  timidement, nous ont écoutés sans comprendre, se sont dit quelques mots et sont reparties en courant. On a continué à bavarder, et puis, soudain, elles étaient là, souriantes, tenant chacune un pamplemousse énorme qu'elles nous offraient… Ah ! Le paradis existe, il est au Sikkim…  

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Darjeeling

Publié le 22 décembre 2016 à 18:43, Carpentras
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Je suis arrivée à Darjeeling en décembre 1996, en quittant Bodhgaya. Je me souviens d'un voyage un peu compliqué.

D'abord en bus jusqu'à Patna, où je devais prendre le train. Il y avait là une famille, Papa, Maman, deux petits enfants, et un vieil oncle lama en robe bordeaux, qu'ils ramenaient avec beaucoup d'égards à son monastère de Kalimpong. Et des bagages, des bagages… À la gare routière de Patna, il fallait prendre un rickshaw pour la gare ferroviaire. Il y avait beaucoup de circulation et d'agitation. Aussi ai-je été heureuse quand le papa m'a proposé de venir avec eux: j'allais monter dans un rickshaw-vélo et on me confierait des bagages. J'ai fait le trajet avec un sac sous les pieds, mon Gros Pépère à côté de moi, et un enfant sur les genoux. La mère avec un autre enfant et des bagages dans un second rickshaw, et le père devant pour mener l'armada, avec l'oncle, un monceau de valises et de sacs. Je me souviens d'une grande place aussi encombrée que la place de la Concorde, des trois rickshaws qui s'étaient arrêtés net, en disant qu'ils n'allaient pas plus loin, que la gare ferroviaire était de l'autre côté de la place et qu'on n'avait plus qu'à s'y rendre à pied. Le père, lui, devait - je ne comprenais pas trop, je devinais - leur dire qu'ils avaient été payés pour nous mener jusqu'à l'entrée de la gare. Vociférations, protestations des deux côtés, et puis les rickshaws-wallahs sont remontés sur les vélos et nous ont menés à travers le flot de véhicules là où on le souhaitait. J'étais bien contente, assise là à ne me mêler de rien, confiante qu'entre Indiens, ils allaient parvenir à un accord… On s'est quitté joyeusement, eux pour Kalimpong, moi pour Siliguri.

Dans le train, un Indien m'a expliqué sévèrement que ce n'était pas juste que ce soit les Indiens qui aient à parler anglais, et que je devrais parler hindi. Je lui ai dit ce que j'avais appris sur le tas - 'ye bus, Shimla pe jayinge ?' 'Apka nam kya hai ?' 'Bahut sundar hai!' J'avais acheté un livre indien pour apprendre, mais l'apprentissage des notions était curieusement structuré. Car le conditionnel appraraissait dans les toutes premières leçons, alors que je n'avais pas encore compris quels étaient les pronoms ni surtout à quoi ressemblait le féminin, curieusement oublié. Maintenant que j'ai travaillé la méthode Assimil, j'en sais davantage, mais qui m'a dit un jour que le hindi était facile à apprendre ? Les verbes changent de forme selon que le sujet est masculin ou féminin, en plus du singulier / pluriel. Il y a comme en anglais deux formes du présent, il y a comme en latin des formes différentes selon que le complément est direct ou indirect. Quant à la musique de la langue, je ne l'ai toujours pas… J'ai donc passé une partie du trajet à devoir répéter des phrases en hindi que je ne comprenais pas, à la grande joie des autres passagers du wagon, avec mon professeur improvisé. À Siliguri je devais prendre un rickshaw pour arriver jusqu'à la gare où j'allais prendre un taxi collectif pour monter jusqu'à Darjeeling. Un rickshaw-wallah avait tenté de s'imposer de façon si agressive que je m'étais dirigée vers un type calme un peu plus loin, et il avait failli y avoir une bagarre entre eux. Mais j'étais arrivée là-haut. On avait croisé le légendaire petit train à vapeur qui s'était arrêté prendre une douche - régulièrement il fallait le faire pour éviter la surchauffe - et les passagers descendus devisaient paisiblement sur la voie. 

Darjeeling - ses paysages de théiers sur les collines environnantes, sa promenade où les enfants des touristes indiens montaient des poneys, sa belle librairie, ses salons de thé, un photographe qui a développé mes premières pellicules, la Pagode de la paix japonaise, le Kanchenjunga suspendu dans le ciel… et un petit hôtel, Hotel Aliment, qui accueillait les "backpackers", les routards sac au dos. C'était une famille népalaise qui s'occupait de ce lieu chaleureux, où on mangeait bien, où on pouvait troquer ses livres lus contre d'autres, où je me suis arrêtée le temps de participer au Kalachakra dans la plaine, puis d'obtenir un permis pour le Sikkim. C'est là que j'ai passé la veillée de Noël 1996.

Tous les soirs comme je l'ai raconté dans l'article précédent, je rentrais d'une longue et passionnante journée. Mais ce 24 au soir, dans le bus, j'ai ressenti tout d'un coup un gros - et rare - coup de nostalgie. J'ai pensé à Noël, un Noël idéalisé avec plein de lumières, des boules scintillantes dans un sapin, des chants spéciaux, plein de joie dans des regards d'enfants… très idéalisé vraiment. Et quand je suis arrivée à Darjeeling, et que j'ai monté la côte qui menait à l'hôtel, je traînais un gros cafard dans la ville endormie sans lumières. Comme d'habitude, j'ai poussé la porte de la cuisine, en m'attendant à tout trouver éteint. Mais la cuisine était pleine d'odeurs délicieuses, toute la famille s'activait aux fourneaux et m'a accueillie joyeusement. Et la porte du restaurant s'est ouverte, un jeune routard s'est exclamé en anglais, "mais qu'est-ce qu'on attend encore ? On n'en peut plus ! Même avec le punch, on a faim !" Et l'hôtelier lui a répondu "ça y est, on va pouvoir manger, c'était elle, qu'on attendait !" Et à moi: "ne t'en fais pas, on t'a gardé du punch!" Une table unique était dressée pour tous, hôteliers et clients, et le repas fut bon et abondant. J'étais à la place d'honneur en bout de table et j'avais à côté de moi une adorable Anglaise, Ann. Ann, à un moment, s'est penchée vers moi et m'a confié, "je m'en veux, je suis si bien ici et pourtant je rêve d'un Noël anglais, je voudrais chanter un Christmas carol!" et je lui ai raconté le coup de cafard que j'avais eu dans le bus. Je lui ai dit que j'avais un Christmas carol en tête, Douce Nuit, et j'ai commencé à le fredonner. Ann s'est exclamée, "mais on a le même en anglais, chante-le en français, moi en anglais!" On faisait ça tout doucement pour ne pas être entendues des autres qui plaisantaient entre eux, mais un Allemand près de nous s'est tout à coup mis à chanter d'une voix puissante "Stille Nacht, Heilige Nacht" et tout le monde a repris, chacun dans sa langue. L'hôtelier avait les yeux embués, un peu à cause du punch, c'est sûr, mais aussi grâce à l'atmosphère et l'émotion qui tout à coup s'étaient créées dans sa salle. Un beau Noël pour nous tous présents à l'hôtel Aliment, ce Noël 1996 !


Kalachakra

Publié le 22 décembre 2016 à 10:24, Carpentras
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Quand on me demande pourquoi je vais rester presque 3 semaines à Bodhgaya, je réponds que je vais assister à un grand rituel du bouddhisme tibétain mené par le Dalaï Lama, le Kalachakra, la Roue du temps, et si on me demande de quoi il s'agit, je suis un peu en peine d'expliquer. On ne peut avoir une idée de sa signification si on n'est pas familier avec le bouddhisme tibétain qui ne ressemble pas en apparence, par exemple, au bouddhisme zen. Je vais citer John Newman, auteur d'un livre sur le Kalachakra co-écrit avec le Dalaï Lama, avec Roger Jackson et le Gueshe Lhundub Sopa (édition Claire lumière): "La nature symbolique de Kalachakra repose sur une correspondance reliant les évènements historiques se produisant dans le macrocosme qu'est l'histoire du monde et les évènements spirituels se déroulant dans le microcosme individuel de la transformation intérieure".

"Transformation intérieure" est le maître mot, les disciples aspirant à atteintre l'Éveil pour le bien de tous. Et le Dalaï Lama insiste sur le fait que les évènements qui se produisent dans le monde dépendent de l'esprit des êtres qui le composent, donc de nous tous. On ne peut prétendre changer le monde sans travailler sur soi-même.

Ce rituel de transformation intérieure et extérieure demande la construction d'un monde idéal, Shambala, que le Dalaï Lama, assisté d'autres maîtres, dessinera avec des sables colorés, en un grand mandala au fil de onze journées. Le public ne verra pas la construction du mandala, mais participera aux différentes phases du rituel et sera autorisé à le voir tout à la fin. Et le Dalaï Lama donnera des enseignements parallèlement. Ci-dessous, le mandala de la Roue du Temps, provient du site officiel du Dalaï Lama. http://www.dalailama.com/teachings/kalachakra-initiations

 

 

 

 

 

 

 

J'ai déjà eu la chance et le bonheur d'assister à deux Kalachakras. Le premier, fin 1996, se déroulait à Salugara, près de Siliguri, non loin de la frontière avec le Népal. Une vaste plaine très pauvre, très poussiéreuse, où le soleil tapait dur, qui s'était transformée en un immense campement, avec ses tentes collectives, ses restaurants, ses échoppes, et ses huit toilettes, des trous dans le sol, avec une planche de chaque côté, pour 200,000 personnes. À peine le Kalachakra avait-il commencé qu'elles étaient pleines. Les gens partaient dans la nature environnante, les femmes bras dessus, bras dessous en bavardant gaiement. Il y avait là des Indiens, des Népalais, des Bouthanais - les hommes portent un genre de kilt, les femmes ont les cheveux courts à la Jeanne d'Arc - des étrangers du Japon, du Sri Lanka ou de l'Occident, des Tibétains en exil et puis des Tibétains arrivés du Tibet. On les reconnaissait à leur allure farouche et à leurs vêtements très chauds, grosses pelisses qui les avaient aidés à passer les montagnes pour voir, la chance d'une vie, leur Dalaï Lama, maître spirituel et - à l'époque - temporel.

Je marchais un jour sur une allée en quête d'un repas sous une tente, quand je sentis quelque chose se glisser dans ma main - c'était une menotte, celle d'une petite fille de 6-7 ans qui me regardait en souriant ; me retournant,  je vis, marchant quelques pas derrière nous, un couple au regard inquiet pour la femme, méfiant pour l'homme : les parents, pas habitués à voir des Occidentaux, craignant sans doute que je leur prenne leur petite. Je leur fis un sourire et dis alors à l'enfant, "Apa, Ama ?" et elle répondit par un signe de tête et un sourire, que, oui, c'était bien Papa et Maman. 

Il faisait très chaud et les Tibétains du Tibet portaient ces grosses pelisses. Le Dalaï Lama s'interrompit une fois dans ses enseignements, et avec sévérité, dit, "je suis votre père, et en tant que père, je me soucie de votre santé. Vous allez avoir une insolation sous ce soleil si vous ne vous protégez pas. Enlevez ces lourds vêtements, mangez la nourriture appropriée au climat d'ici, et surtout, si je vous vois encore sans parapluie (qui servent d'ombrelle, NB), eh bien tant pis, j'arrêterai d'enseigner jusqu'à ce que vous soyez devenus raisonnables !" Le jour suivant, les pelisses servaient de coussins et les parapluies se dressaient pour parer aux rayons du soleil. 

Comment suivre les enseignements ? Le Dalaï Lama les donnait en tibétain, ils étaient ensuite traduits en hindi, puis en bouthanais, enfin en anglais. C'est-à-dire que lorsqu'il enseignait 20 minutes, l'anglais durait 5 minutes, plus que succinct, grosse frustration. Lors du Kalachakra de Kee, il y avait une seule traduction sur haut-parleur, le hindi, mais si on avait une radio, on pouvait suivre la traduction directe en anglais sur une fréquence. Des amis tibétains m'avaient prêté une radio que je tenais contre mon oreille à gauche; ma main droite tenait un stylo et je prenais des notes dans un carnet; et comme je n'avais pas trois mains, de jeunes Tibétains rencontrés lors de mon voyage jusqu'en Spiti m'avaient proposé de tenir mon grand parapluie bleu au-dessus de ma tête, tout en se fourrant dessous - nous étions trois et parfois quatre sous mon parapluie bleu qui s'appelait Peo (prononcer Pio) parce que je l'avais acheté à Rekung Peo, dans le Kinaur. Mon sac à dos a un nom, Gros Pépère, mon bâton de marche de l'époque, en bois et au pommeau sculpté, s'appelait Shimla, puisqu'il en venait, et le parapluie portait fièrement le nom de Peo.

J'avais opté pour rester dormir au frais, dans l'air sain de Darjeeling. Des Tibétains avaient affrêté un bus qui descendait tous les jours et remontait le soir. Trois heures et demi de route à chaque fois, matin et soir. Le matin, je me levais à 4h, me préparait vite et descendait prendre mon bus. Sur la route, je regardais avec bonheur le Kanchenjunga, troisième sommet du monde, qui semblait planer dans le ciel, détaché du sol. On faisait une halte dans une échoppe du bord de route pour le petit déjeuner, chaï et rotis. Le soir je remontais à mon petit hôtel sympa, Aliment, tout en haut d'une des collines, plongé dans le noir et le sommeil, et je me glissais par la porte de la cuisine que les propriétaires laissaient ouverte pour moi. Un jour je me suis réveillée un peu plus tard que d'habitude, et j'ai pensé, "je vais rater mon bus". J'ai donc couru, même pas coiffée, et j'ai vu le bus, avec les Tibétains et le chauffeur qui guettaient mon arrivée. J'ai eu droit à des bravos ! Les Tibétains avaient dit au chauffeur, "ce n'est pas normal, elle est là tous les jours, il faut encore attendre un peu…" Ils étaient touchés par ma fidélité et mon sérieux, je n'étais pas une touriste comme tant d'autres. 

Ma seconde initiation au Kalachakra s'est déroulée l'été 2000, au monastère de Kee, dans la vallée du Spiti, très proche du Tibet. J'étais allée au Spiti en été 1998, et étais restée un temps dans sa capitale, Kaza, un gros village, dans une guest house. Les propriétaires avaient demandé à leur frère et beau-frère, un jeune lama, Samdrup, de faire la cuisine. J'étais devenue très amie avec Samdrup. Fin 1999, à Redon, je reçois un jour une enveloppe pas cachetée, pas timbrée, dont l'adresse était: Brigitte Rollet / Redon / France. Vive les facteurs de l'époque ! La lettre était bien arrivée. Dedans, un message de Samdrup m'annonçant la tenue du Kalachakra à Kee, à quelques kilomètres de Kaza, en août 2000 : "il faut que tu viennes, et on te gardera une chambre chez nous". Ma décision a été vite prise… 

Nous étions 12000. Le monastère de Kee, où tout se déroulait, dominait une grande plaine où le campement s'était installé, au bord du fleuve. Le voyage était difficile, avec les fréquents glissements de terrain dans la région, mais j'étais frappée par la certitude des Tibétains que, malgré tous les obstacles apparents, tout se déroulerait comme prévu. De fait. J'ai voyagé avec une véritable caravane moderne, trois bus affrêtés à Dharamsala par des Tibétains, avec des seaux qui bringueballaient au plafond, des matelas et des sacs de nourriture qui doublaient presque la hauteur du bus. J'arrivais du Lahaul, plus au nord, et à un croisement de routes, j'avais vu ces bus, tenté ma chance et demandé asile. Trois jeunes gens avaient parlementé en ma faveur avec le contrôleur indien et tout au fond, sur la banquette arrière, on s'était poussé pour me faire une place. J'ai donc vécu un voyage certes inconfortable, mais pour ce qui est de la chaleur et de la générosité humaines…

Nous avons été coincés, comme des dizaines de voitures, camions, bus, des deux côtés, à un endroit où la montagne s'était effondrée, et où une équipe travaillait avec un marteau-piqueur à mettre des explosifs dans la roche pour recréer un étroit passage. Cela faisait plusieurs jours qu'ils y étaient et personne ne pouvait dire quand on pourrait passer. Mais l'attente se faisait dans le calme, avec beaucoup d'entraide, par exemple quand un bout de sentier a été créé et que des motos se sont présentées pour passer, avec difficulté et la nécessité de les pousser. Dans l'après-midi, on a vu un arc-en-ciel, une petite arche complète et bien formée - pas de pluie à l'horizon, la cause habituelle des arcs-en-ciel ne s'appliquait pas là; les gens, heureux, m'ont expliqué que c'était un signe auspicieux que tout irait bien, que le Kalachakra se tiendrait, que le Dalaï Lama pourrait passer en voiture comme prévu, que ce serait une belle fête.

Le soir tombait, la perspective était qu'il allait falloir passer la nuit assise sur une banquette arrière de bus complètement écrasée par mes voisins, sans avoir rien à manger. Pour faire quelque chose de positif, je me suis mise à déblayer le chemin de ses grosses pierres qui l'encombraient, des gens de mon bus sont accourus pour faire avec moi une chaîne joyeuse et balancer les pierres dans le ravin. La piste a enfin été terminée, dans les hourras : on pouvait y aller, on allait passer la nuit à Kaza ! Tout le monde s'est précipité - Tchalo, tchalo ! le cri des contrôleurs de bus, "on y va!" -  pour passer avant que la nuit soit là - embouteillage total ! Avec un peu de discipline on aurait réussi à tous passer… On était coincé… Je me suis lavée les mains à l'eau d'une source qui coulait sur un rocher, j'ai regardé mes vêtements qui étaient pleins de boue, et me suis dit que le mieux, pour ne plus penser que j'avais faim, c'était d'aller dormir, même pliée en deux. Des Tibétains dressaient des tentes de fortune avec des couvertures qu'ils accrochaient aux rochers, guère plus qu'un abri pour la nuit. Bien sûr je n'ai pas dormi. Quand un petit enfant pleurait, c'est tout le bus qui s'y mettait pour le consoler, lui chanter de quoi le bercer, le rassurer et l'apaiser.

Aux premières lueurs de l'aube, je suis sortie pour voir où en était la situation, me suis promenée dans ce campement improvisé où le petit déjeuner s'organisait, et je suis remontée dans mon bus. Sur un siège il y avait une bonne couverture chaude, le grandpère qui l'occupait était parti déjeuner sur un rocher avec les autres. Je n'ai pas résisté, je m'y suis mise en chien de fusil, sous la couverture. Un moment après, on me secouait "tsampa po?", faisait une grosse voix, celle du grandpère. Jusque là il m'avait regardée avec méfiance, une étrangère. Mais j'avais aidé à nettoyer la route, et cela changeait tout, j'étais des leurs, et on m'invitait à manger de la tsampa - à peine cuite, bien sûr, à l'eau de source chauffée à grand peine, mais ça revigorait. Il a fait signe à un moine du bus, amène-lui du cha (le thé tibétain au beurre rance, salé), et je les ai rejoints sur le rocher.

Plus tard le contrôleur est venu me trouver, car je n'avais pas payé mon trajet - bien sûr, bien sûr, dites-moi combien je vous dois… Non, non, pas d'argent, il voulait juste que je les prenne en photo, le chauffeur et lui, et aussi ceux des deux autres bus. Plus tard j'ai découvert que j'étais connue de tous les chauffeurs et contrôleurs de bus du Spiti, les bus s'arrêtaient pour moi quand je marchais au bord de la route, et quand ils étaient bondés, on poussait les autres voyageurs pour faire une place assise à la French Lady. Certains occidentaux venus eux aussi au Kalachakra me regardaient en fronçant le sourcil, se demandant ce qui me valait ces honneurs.

Ce fut un bonheur d'arriver dans Spiti, qui ressemble beaucoup aux hauts plateaux du Tibet, en compagnie de ces exilés, qui criaient "dzo, dzo!", quand ils voyaient ces femelles croisements de yaks (pour l'endurance) et de vaches (pour le lait) ou les premières maisons du village de Losar, aux caractéristiques nettement tibétaines, qui chantaient ou priaient ensemble en Tibétain, avant de se lancer dans un succès de Bollywood repris en chœur par tous, moines compris. 

Le Dalaï Lama du haut du balcon du monastère exhortait son peuple à l'écouter, "au lieu de vous prosterner, écoutez ce que je vous enseigne, la compassion ! J'ai vu dans cette vallée des chiens avec des yeux qui pendaient, des bêtes faméliques. Si vous me respectez, alors respectez ces chiens qui sont des êtres sensibles, éprouvez de la compassion pour eux !" Mais beaucoup de gens, quand il entendaient sa voix, partaient dans de longues prosternations, en marmonnant des prières, et lorsqu'il se taisait, parce que venait le temps de la traduction en hindi, se rasseyaient, mangeaient et bavardaient; pour se jeter de tout leur long au sol dès qu'ils entendaient à nouveau sa voix… Le lieu n'était pas facile pour accueillir une telle foule, et deux personnes âgées sont décédées dans la bousculade qui a suivi la période du rituel, quand la foule a été invitée à venir défiler pour voir le mandala, vite, vite, disaient les officiels qui nous poussaient. 

À Bodhgaya on attend 200 000 personnes. On a fait savoir aux Occidentaux qu'il fallaient qu'il amènent leur radio, qu'ils s'inscrivent par avance auprès des services de sécurité, car les mesures prises vont être draconiennes, surtout par les temps qui courent. 

 


Article 00 -Retour à Bodhgaya

Publié le 15 décembre 2016 à 01:28,
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J'espère donc être à Bodhgaya, première étape de mon yatra, le 29 décembre au soir… si le sac à dos ne se perd pas entre Delhi et Gaya, si je ne suis pas obligée d'aller à sa recherche. Un lit dans le dortoir du Root Institute m'attend. 

Bodhgaya est aux bouddhistes ce que Rome est aux catholiques, ou La Mecque aux musulmans: le premier des lieux de pélerinage. Là, il y a quelque 600 ans, Shakyamuni a atteint l'Éveil, au terme de 40 jours ininterrompus de méditation au pied d'un arbre, un pipal. Son but: parvenir à la Connaissance qui mette un terme aux souffrances des êtres. Il avait jusque-là suivi les enseignements de yogis qui infligeaient des supplices à leur corps, et en était devenu si émacié, si squelettique qu'il en était presque mort. Une petite fille, Sujata, à qui sa mère avait demandé de porter un peu de riz en offrande aux esprits qui habitaient la rivière voisine du village, avait trouvé cet homme mourant et lui avait offert le riz. Le prince devenu renonçant avait alors retrouvé ses forces, compris qu'il faisait fausse route avec ses austérités car elles n'apporteraient rien de bon à personne, et avait commencé à tracer une Voie toute nouvelle. Plus tard, Sujata et d'autres enfants furent les premiers à l'écouter, au pied d'un arbre, un petit garçon lui apportant de ces herbes douces comme des plumets qu'on appelle en Occident 'herbes de la pampa', pour lui servir de coussin. C'est pourquoi la première étape du Kalachakra, grand rituel du bouddhisme tibétain qui va avoir lieu en janvier à Bodhgaya, est la distribution à toutes les personnes présentes, par les moines, d'un petit bout de cette herbe, que le Dalaï Lama nous invitera à garder sous notre oreiller la nuit suivante, en nous remémorant nos rêves le lendemain. 

(ci-contre, statue du Bouddha émacié, au musée de Lahore, 2ème siècle)

À Bodhgaya, chaque pays dont la culture est bouddhique a construit un temple dans son style propre. On y voyage donc de la Thaïlande au Japon, en passant par le Bhoutan ou la Chine de Taiwan. Toutes les écoles du bouddhisme tibétain y sont représentées. Au coeur de Bodhgaya se trouve l'Arbre de la 'bodhi' ou Arbre de l'Éveil. Ce n'est bien sûr pas celui qui a abrité la méditation de Shakyamuni. Mais c'est cependant un descendant, puisqu'un rejet de l'arbre originel avait été planté au Sri Lanka, et qu'un rejet de celui-là est revenu à Bodhgaya representer son ancêtre. Près de l'arbre, un stupa dressé comme une flamme abrite une statue du Bouddha. Bien sûr il ne date pas du temps du Bouddha, qui ne souhaitait d'ailleurs pas qu'on lui érige de temple et qui se déplaçait avec ses disciples dans les forêts voisines. Le premier stupa fut construit au 2ème siècle par l'empereur indien Ashoka, un guerrier conquérant qui tua beaucoup de gens avant de rencontrer le bouddhisme et de faire pénitence. Il fut détruit par la suite, et le stupa actuel fut construit au 6ème siècle. 

Il y a 20 ans, en novembre 1996, j'étais arrivée à Bodhgaya en pensant y passer trois jours avant de poursuivre vers Darjeeling et l'Himalaya. J'avais posé mon sac au monastère birman, sous une moustiquaire d'un lit de dortoir. C'était la bonne saison, celle où les Tibétains sont présents, avec de petits restaurants chaleureux. Je visitais tous ces temples si différents les uns des autres, le japonais zen sobre avec son gong géant, le thaï dont les ailes du toit doré retombaient en une suite de vagues, le bhoutanais aux boiseries magnifiquement sculptées. Je tournais autour du stupa dans le sens des aiguilles d'une montre, à la tibétaine, et puis je m'arrêtais pour regarder les autres, les zens japonais tout de noir vêtus, les moines de la forêt venus du Sri Lanka  en jaune curcuma, les Tibétains qui se prosternaient avec régularité, les moines en robes lie de vin, les vieilles dames aussi, avec leurs tabliers aux cinq couleurs, et puis ceux qui se pressaient autour d'un barde à lunettes et barbe blanche, qui à l'aide d'illustrations leur contait l'épopée de Guésar, le héros divin tibétain. Autour du grand stupa, une centaine d'autres, plus petits, sur lesquels lors des rituels, on posait des milliers de petites lampes à l'huile de moutarde. À l'extérieur de ce bel ensemble, une cruelle pauvreté de gens vivant dans la poussière. Le Bihar était - je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui - l'un des états les plus pauvres de l'Inde, et les plus dangereux : les dacoits sévissaient dans la région, survivant de rapines, rançonnant les gens dans les bus. Pour arriver à Bodhgaya, les bus sur les routes s'arrêtaient à un check-point tous les dix kilomètres, des militaires montaient à bord et inspectaient de près tout le monde; mais on avait toujours un peu peur que les militaires soient des dacoits déguisés; et dans le train qui menait de Delhi à Calcutta, des militaires lourdement armés patrouillaient également, et les agressions étaient fréquentes. La très vieille religieuse japonaise seule gardienne d'un temple zen à Rajgir, dans la région, nous a raconté avoir été dépouillée et menacée deux fois, alors qu'elle vivait de peu de chose. 

J'étais donc au monastère birman quand j'y ai vu une petite annonce du Root Institute, un centre gelugpa (une des écoles du bouddhisme tibétain, à laquelle appartient le Dalaï Lama) situé à l'écart du bourg : ils organisaient une visite en bus de grands sites bouddhiques proches, l'antique université de Nalanda, Rajgir et le Pic des Vautours au sommet duquel le Bouddha donna un de ses enseignements majeurs. Le guide était un moine français, Kunsang. Il leur restait une place. Doublement ravie, car d'une part la région présentait trop de dangers pour la visiter en solo, et parce que j'allais pouvoir en savoir plus sur cette foi dont je ne connaissais que ce que la grande majorité des Occidentaux connaissent, c'est-à-dire des concepts erronés, des préjugés et des mots mal compris comme "karma", "réincarnation", "vacuité", j'ai pris cette place. Kunsang était content: parlant mal anglais, il souffrait dès qu'il lui fallait répondre aux questions en mitraille; il me prit près de lui pour l'aider avec la langue, et aussi pour le plaisir de parler français; j'eus donc droit à des infos et des enseignements supplémentaires et à une visite personnalisée. 

Nous sommes allés à l'antique université de Nalanda, fondée au 5ème siècle, qui faisait plusieurs kilomètres carrés et hébergeait des milliers de moines. On y débattait de la nature de la vacuité, de la perception, de l'esprit. On y enseignait l'astronomie et la médecine. Des érudits en repartaient pour aller propager les enseignements au Tibet, au Népal, en Chine. Jusqu'aux invasions afghanes qui détruisirent et tuèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage au 12ème siècle. Il n'en reste que des pierres, et quelques restes de statues.

(ci-dessus, le stupa de Bodhgaya) - (ci-dessous, Nalanda à gauche, le Pic des Vautours à droite)

Au retour, je déménageais pour le Root Institute, repoussant mon départ pour Darjeeling ; je m'y installais pour une retraite en silence où je découvrais les premiers enseignements du Bouddha, les Quatre Nobles Vérités, et l'incroyable richesse et variété des méditations tibétaines.

Dans un bourg très poussiéreux, le Root Institute était une oasis, avec ses jardins, ses bâtiments simples et propres, sa nourriture saine et son atmosphère sereine. Les revenus générés par les clients, qu'ils soient touristes de passage ou retraitants, servaient à alimenter plusieurs actions : un hôpital ambulant qui se rendait dans les villages du Bihar, un refuge pour lépreux, une école pour enfants "hors castes". Sans compter les miséreux recueillis là, comme cette femme trouvée à la gare de Gaya, avec une gangrène à la main, qui divaguait, ne comprenant pas pourquoi son fils l'avait amenée à la gare et abandonnée là, sans eau et sans nourriture, car elle était devenue un poids inutile. Ou bien ce vieil homme renversé par un rickshaw qui lui avait broyé la jambe; le rickshaw s'était enfui, il n'y avait bien sûr pas d'assurance pour le prendre en charge, et ses enfants l'avaient mis dehors - petit colporteur, il ne pouvait plus apporter de quoi vivre à la maison; au Root Institute, on a proposé à tous les voyageurs de participer aux frais de l'opération, et plus tard j'ai appris que le vieil homme, avec sa prothèse, avait élu domicile là-bas, y trouvant un poste de gardien. C'est aussi pour cette compassion en action que je me fais une joie de revoir le Root. 

Dans une autre page je raconterai un peu ce qu'est le rituel du Kalachakra auquel je vais avoir le bonheur d'assister.


Article zéro - Avant de faire le premier pas

Publié le 14 décembre 2016 à 19:11, Redon
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Voilà, Yatri est lancé sur sa route… Cet article zéro a pour but de vérifier le fonctionnement du blog avant d'en envoyer l'adresse à ceux, parents, amis, copains, voisins, qui auront envie de faire un bout de route avec moi. 

Yatra est un terme sanscrit qui signifie 'pélerinage' et celui ou celle qui fait le yatra est un/une yatri. Or c'est bien en pélerinage que je pars, sur les routes que j'ai suivies il y a vingt ans exactement, à Bodhgaya, à Darjeeling et au Sikkim. J'avais pris pour devise celle d'Alexandra David-Néel, qu'elle avait elle-même empruntée à L'Ecclésiaste, "Marche comme ton coeur te mène, selon le regard de tes yeux". 

C'est pourquoi ce blog mêlera les souvenirs d'il y a vingt ans au voyage du présent. Je suis retournée plusieurs fois en Inde depuis, mais sur les routes du nord-ouest, dans Spiti, Kinnaur, Lahaul, Laddakh ou Himachal Pradesh. L'été 2013 j'ai constaté que l'Inde avait changé, d'un seul coup, très vite, avec le développement de l'automobile notamment. Et que la rapidité brutale de ce changement ne lui permettait pas de se faire très harmonieusement. Aussi je m'attends à trouver des bouleversements à Bodhgaya et même au Sikkim.

Quoi qu'il en soit, je vais prendre un peu d'avance, en racontant quelques-uns de mes souvenirs ou en présentant les lieux choisis pour ce yatra.



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