Yatri en quête de sagesse

Terre de géants

Publié le 26 janvier 2017 à 05:02, Gangtok
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Jeudi 26 janvier - Terre de géants 
J'ai la réponse à la question que je me posais hier : pourquoi cette profusion d'hôtels à Ravangla ?
C'est parce que cette petite ville paisible, dont l'économie a longtemps reposé sur la culture, entre autres, du gingembre et de la cardamome, attire depuis quelques années touristes et pèlerins. Il y a d'une part un Wildlife sanctuary, où on a des chances d'apercevoir les pandas roux, et d'autres animaux, dans leur environnement naturel, et d'autre part le Tathagata Tsal, parc écrin pour une statue géante du Bouddha, la plus haute du monde.
Connaissant le goût indien pour le solennel, l'imposant et le kitsch, je crains tout d'abord un peu de voir un Disneyland du pauvre avec le Bouddha qui remplacerait Mickey. Mais au petit déjeuner je feuillette à l'hôtel un livre intéressant qui retrace tout de sa conception et de sa réalisation, jusqu'à sa consécration par le Dalaï-lama, qui lui a donné son nom, en 2010.
C'est un lieu magnifique, tout en haut de Ravangla, conçu par un véritable architecte, qui a mis son point d'honneur à intégrer les rochers et les arbres existants, à respecter la tradition artistique locale et les matériaux traditionnels, pierre du pays et bois. D'autres arbres ont été plantés pour remplacer ceux qu'il a fallu abattre, et dans quelques années ce sera vraiment un très bel écrin. Le lieu est tout en courbes, le plan est, vu du ciel, le tracé d'un yin-yang, pour que l'approche soit plus harmonieuse. 
Le Bouddha, avec les grandioses montagnes enneigées derrière lui, est beau et fin. Fait de différents morceaux assemblés sur place, il est en cuivre en partie doré à la feuille. Il repose sur un piédestal creux qui se visite. À l'intérieur, une salle ronde en son cœur contient une statue plus petite entourée de reliques du Bouddha que des moines thaïlandais sont aller quérir dans le monde entier, Sri Lanka, Népal , USA, Allemagne, Laos, pour les offrir ici. On n'y pénètre pas, on suit un double chemin en spirale illustré de scènes de la vie du Bouddha. Elles sont de deux factures, indienne et tibétaine, les couleurs, les visages sont très différents. Des panneaux, hélas seulement en anglais, pas en hindi, explique les leçons que recèlent les épisodes mêmes de la vie du Tathagata (le terme sanscrit pour L'Eveillé). Un autre couloir, carré, enceint la galerie circulaire, il présente 108 jolies statues de bouddhas jaunes, blancs, rouges, bleus ou verts faisant différents mudras (façons de joindre les doigts, qui ont chacune un sens, don, protection, enseignement, par exemple). À l'extérieur, entourant le monument, des coupes géantes en cuivre sont remplies presque à ras bord d'eau, traditionnelle substance d'offrande. Les adultes arrivent à peu près aux 2/3 de la hauteur de ces coupes. 
Malgré l'affluence (j'ai appris que les enfants et les étudiants sont en vacances d'hiver, les plus longues de l'année, jusqu'en mars, ce qui explique le nombre de touristes indiens), le parc recèle plein de petits coins paisibles qui inspirent la méditation.
 
Il y a d'autres bâtiments plus bas, dont l'aspect a été aussi très soigné, un hall tout rond pour des conférences, une maison de pierres grises où on peut allumer des lampes à beurre en cuivre à pied, comme dans nos églises on allumera un cierge, car la lumière est aussi une substance d'offrande. Un autre but du lieu est bien sûr d'aider l'économie de la région, en aidant les artisans locaux à vendre leur production. Cette partie-là démarre tout juste.
Je rédige ceci assise sur une marche d'escalier, près d'un géant entre les racines duquel surgit une source dans des rochers moussus. Un peu à l'écart dans le parc, le lieu est honoré par des drapeaux de prières des cinq couleurs des cinq éléments, les lungta - "chevaux de vent", c'est ainsi qu'on les nomme.
Je vais aller de ce pas emprunter le livre de l'hôtel et relever ce que j'y ai lu de l'histoire et des mythes de Ravangla - ou, pour lui rendre son nom local, Rabong.
 
Au 18ème siècle régnait le 4ème Chogyal - souverain - du Sikkim, dont le palais se trouvait à Rabdentse, ancienne capitale aujourd'hui en ruines. Déprimé par le décès de son maître spirituel, le Chogyal entreprit un pèlerinage au Tibet, déguisé en homme du peuple. Il rencontra le 12ème Karmapa, qui le reconnut pour ce qu'il était et l'invita auprès de lui.
Le Chogyal demanda au Karmapa d'établir des monastères Kagyu au Sikkim. Le Karmapa lui suggéra de construire un monastère en un lieu où il pourrait le voir depuis Rabdentse. Il donna toutes les instructions nécessaires pour la construction et le consacra depuis le Tibet, ayant indiqué les mois, jour et heure favorables. À l'heure dite, deux vautours arrivèrent depuis le Tibet, firent deux grands tours au-dessus du bâtiment et laissèrent tomber des grains d'orge, signe de la consécration.
Au temps du 14ème Karmapa le monastère fut agrandi et embelli, et là encore la consécration se fit depuis le Tibet, alors qu'une douce pluie associée à un beau soleil donnait lieu à un splendide arc-en-ciel au-dessus du monastère, deux vautours apparurent à nouveau pour le consacrer par une averse de grains d'orge.
Autour du monastère la vie des laïcs s'organisait et c'est ainsi que naquit Rabong. Ra, la chèvre, bong, mouillé, cette ville se nomme donc "chèvre mouillée". 
 
Pas loin de là il y a deux grottes, dans lesquelles Padmasambhava médita longuement sur son chemin vers le Tibet, au 8ème siècle. Il affronta et vainquit plusieurs forces hostiles dont il fit des forces protectrices. Un festival annuel rappelle cela, et honore ses protecteurs, Yabdi ou Mahakala au sud, Kanchenzonga au nord, Ekazathi à l'est et Kritima à l'ouest, le 8ème jour du 7ème mois du calendrier tibétain. Aujourd'hui, ce festival de Pang Lhabsol est toujours le grand jour de l'année, car après les prières viennent les danses, les concerts, les compétitions sportives.
 
En 2006, le monastère existant, Mane Choekerling, était très vétuste et les autorités régionales ont décidé de le reconstruire totalement, en mêlant techniques modernes et traditions architecturales et décoratives. Le résultat est beau, élégant. Voici le temple, dont l'intérieur est en cours de réalisation, des artistes travaillant sur ses fresques.
 
(Photo de Mane Choekerling )
 
De là est née leur idée de construire le parc et sa statue géante, tout contre l'enceinte du monastère. Au début leur projet était beaucoup plus modeste, mais les circonstances ont fait évoluer la réalisation.
Ils espèrent à présent qu'un éco-village d'artisans verra le jour, avec des étudiants pour apprendre les techniques artisanales traditionnelles du Sikkim. 
 
Samedi 28 janvier - Arrivée à Tashiding
Hier vendredi j'ai longuement profité de mon agréable balcon d'où, au-delà du village, je jouissais de la vue sur les montagnes. Bien m'en a pris, car, ensuite, le temps de résoudre quelques questions d'ordre pratique, le temps s'est couvert et il s'est mis à pleuvoir. 
Pour déjeuner - tard, il était plus de 14h - je suis allée dans un petit établissement que j'avais repéré, loin du centre, sur la route du Tathagata Tsal. C'est le Tathagata Restaurant, un lieu chaleureux où oublier la pluie, confortablement installée sur une de ses banquettes tibétaines, en attendant des plats classiques mais très bien faits dans une cuisine propre et coquette. Un grand portrait du Dalaï-lama avec la propriétaire du lieu accueille les clients. À ajouter au Lonely Planet qui ne l'a pas trouvé !
 
En attendant mon déjeuner, j'ai lu un magazine en anglais sur le Sikkim. La première page était consacrée à un homme qui venait, en décembre 2015, de décéder. Nommé Gyapa Lodrö. C'était un Tibétain qui avait trouvé refuge au début des années 60 à Tashi Ding. Il gravait et peignait les pierres des murs mani, qui offrent textes sacrés, illustrations d'êtres éveillés et mantras sur la route des pèlerins. Gyapa , racontait sa famille, partait parfois dans la forêt pendant un mois ou deux, et revenait en ayant découvert une grotte jusque-là inconnue, ou en ramenant un Trésor caché dans la terre. Un jour il fit don d'un de ces Trésors à Chatral Rinpoche, qui lui dit de ne pas quitter Tashiding, où il avait des choses à accomplir. L'article dit que ce ne fut pas toujours facile pour Gyapa de respecter le conseil de Chatral Rinpoche, parce que la police locale le voyait comme un Tibétain clandestin. Heureusement des autorités supérieures s'en mêlèrent. 
La lecture de cet article m'a rappelé que, tout agréable qu'était Rabong, le but que je m'étais fixé dans mon pèlerinage était bien Tashiding, et qu'il fallait que je me donne le temps de m'en imprégner.
 
Je suis donc partie ce matin, pour un long trajet double en jeep. On est en basse saison, donc les jeeps ne fonctionnent pas entre les villages, il faut passer par le noeud routier qu'est Geysing. C'est un bourg où convergent toutes les jeeps. Mais elles ne repartent que quand elles ont dix passagers, ce qui peut demander pas mal d'attente. Pour Tashiding, après deux heures d'attente, on est parti à seulement 6 passagers. Mais en passant par le village de Legship, il y avait 10 personnes sur le bord de la route. On les a toutes prises ! 17 dans la jeep. Pour montrer que j'avais bien intégré la notion de solidarité locale, j'ai pris une petite sur mes genoux. À côté de moi, il y avait une grosse grand-mère qui sentait l'urine et qui portait un énorme bijou en or à travers la cloison nasale. Elle riait très fort en s'accrochant à mon bras et en posant la tête sur mon épaule, et m'a serré les mains quand on s'est quitté à Tashiding. Il y avait de l'ambiance dans la voiture, c'était joyeux, malgré l'inconfort.
 
La jeep m'a déposée devant le Yatri Niwas, bien avant l'unique rue escarpée dénommée Main Bazar. Lonely Planet conseillait cet hôtel créé par le gouvernement du Sikkim pour promouvoir le tourisme. Une grande maison carrée dans un beau jardin. Mais la maison était désespérément vide. Des pièces, des escaliers, une réception fantomatiques. J'ai appelé plusieurs fois, jeté un coup d'œil à une chambre, à une salle de bains, et je suis vite ressortie. Je soupçonne l'homme en charge de m'avoir vue arriver, et de s'être soigneusement tenu coi. 
 
Je m'apprêtais donc à monter vers Main Bazar quand un jeune homme m'a demandé ce que je cherchais. Je lui ai expliqué ma déconvenue, et il m'a dit, "pourquoi ne pas prendre une chambre ici?" en me montrant le petit restaurant qui se trouvait là. Oui, c'était bien un hôtel, enfin, je dirais plutôt un homestay, une chambre chez l'habitant. 
Drolma, la jeune patronne, m'a montré la chambre qu'elle me proposait. Un parquet de bois, un grand lit, une banquette et deux tables, et un balcon d'où on aperçoit, au loin, Rabong/Ravangla, et son Bouddha doré géant. La salle de bains est commune, mais il y a un chauffe-eau. Une photo de Richard Gere avec Pasang, le fils de la famille, figure en bonne place sous la télé à écran plat, devant une table basse et des banquettes qui font espace commun entre les chambres. À l'étage au-dessus, il y a un petit patio avec la chambre des grands-parents, qui sont absents pour l'instant, et la salle de prières, que Pasang me montre. C'est un lieu de vrais pratiquants, avec plusieurs banquettes, des statues, des thangkas, et des photos. Je reconnais Yangthang Rinpoche, décédé l'an dernier. Oui, me dit Pasang, c'était le lama de Yuksom (à 20 kms de là), ses restes sont là-bas. Je peux disposer de la salle de prières quand je le veux. 
Ces gens sont charmants, aux petits soins ; Pasang m'apporte une bouteille d'eau brûlante, bouillie pour que je me sente libre de l'utiliser pour boire ou me laver les dents sans risque sanitaire. Le dîner est simple, la cuisine familiale et bonne. Heureusement Pasang, qui est étudiant en botanique, parle anglais et on peut communiquer, ce qui n'est pas possible avec Drolma. Ils aiment bien recevoir des étrangers, pas les touristes indiens qu'ils qualifient de bruyants, sans-gêne et arrogants. Leurs clients étrangers sont bien souvent Français et végétariens, et peu de temps avant moi ils ont eu un vieil Américain venu pour deux jours, et resté une semaine. C'est drôle, car l'établissement n'a même pas de nom, et ne figure dans aucun guide...
 

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