Yatri en quête de sagesse

Tashiding gompa

Publié le 30 janvier 2017 à 11:05, Gangtok
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Lundi 30 janvier - Tashiding Gompa
20h - Je viens de finir de dîner dans une ambiance chaleureuse et familiale, à la cuisine. Granny - c'est ainsi que Pasang appelle sa grand-mère - ressemble beaucoup à Drolma physiquement, en plus "Mama". Elle aime bien communiquer avec l'anglais qu'elle connaît, même s'il est limité, et me ressert d'autorité du dal (soupe de lentilles, pois et fèves) auquel elle a ajouté une bonne dose de gingembre.
Le grand-père est plus réservé, plus timide peut-être, mais son fils est là, qui travaille à l'office de tourisme de Pelling et parle bien anglais. Tous deux dégustent le chang local, alcool de millet qui se boit dans une haute chope de bois avec une paille de fer ou de bambou. Il y a là aussi Dawa, la sœur aînée de Pasang. Ils sont arrivés ce soir d'une excursion familiale dans le nord du pays, près d'un lac sacré non loin de la frontière chinoise, mais de fortes chutes de neige les ont empêchés d'aller plus loin.
Pasang a expliqué à sa mère, à ma demande, mon projet pour demain. Je vais laisser ici Gros Pépère et ne prendre que mon petit sac avec quelques affaires pour passer la nuit, et je vais aller à Yuksom à pied, en espérant trouver les sentiers qui y mènent par la "jungle" et différents monastères, dont l'un est le plus vieux, et un autre est dit le plus sacré du Sikkim. Le frère de Drolma m'a indiqué quelques repères. Donc je devrais passer la nuit à Yuksom, et revenir, toujours à pied, le lendemain à Tashiding. 
 
Ces deux derniers jours je me suis bien imprégnée de l'atmosphère du monastère de Tashiding. Il se trouve tout en haut de la colline, à 3,5 kms de chez Drolma, ce qui demande une heure de marche sur une route pentue mais très agréable à suivre, avec ses arbres hauts et, entre eux, ses plantations de cardamome. Il y a plusieurs maisons isolées de paysans, en bois, basses, peintes de couleurs vives, bleues, vertes ou d'un rose un peu violent mais qui se marie bien à la végétation, et souvent agrémentées de pots de pélargoniums et d'orchidées sur les rebords de leur porche. Une vache, un porc noir, deux-trois chevrettes, occupent des enclos fermés par des bambous ou parfois dressés sur pilotis. 
Deux dhabas, quand on approche du monastère, proposent à boire et à manger. Je me suis arrêtée dans l'une d'elles le premier jour, car mon petit déjeuner chez Drolma consiste en un thé au lait sucré et des petits gâteaux frits auxquels elle donne toutes sortes de formes; ce sont normalement des biscuits de fête, d'ailleurs Drolma les tire d'un grand pot gardé dans la salle de prières. J'avoue que j'aimerais bien autre chose que ces biscuits gras. 
Dans la dhaba j'ai opté pour un chapati. Comme il mettait du temps à venir, et que j'entendais la patronne s'affairer aux fourneaux, j'ai quitté mon banc de bois dans la minuscule pièce qui donnait sur un précipice, malgré les efforts de son petit-fils Tenzin qui me faisait partager ses jeux, et je suis allée voir où en était la cuisson de mon chapati. La patronne était en train de me faire de quoi l'accompagner, c'est-à-dire une friture de pommes de terre, de choux-fleurs et d'oignons. À 9h du matin, je ne rêvais pas de ça non plus...
 
La route prend fin à un petit parking et on grimpe un escalier en suivant les pierres gravées de textes sacrés et de figures de Bouddhas. Un chemin s'en va vers une grotte sous un immense rocher de quartz blanc. Le 15ème jour du premier mois tibétain, une fête a lieu, au cours de laquelle les moines recueillent l'eau suintant de ce rocher et tirent des prédictions de l'étude de son niveau. Le graveur de pierres a fait un beau Bouddha à l'entrée et quand on se glisse à l'intérieur, on peut méditer devant une belle gravure d'Amitabha.
Voici un exemple du travail de ce graveur, au pied de l'escalier. La gravure montre Padmasambhava, le second Bouddha pour les Tibétains.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le monastère est sur un petit plateau, il consiste en une série de bâtiments distants les uns des autres. Un premier petit bâtiment rouge accueille une belle statue d'Avalokiteshvara, l'intérieur est en réfection. Un autre ne contient qu'un seul, mais énorme, moulin à prières en cuir décoré de figures en cuivre repoussé. Il est très lourd et il faut de l'énergie pour le mettre en branle et faire tinter sa sonnette au fil de la récitation de om mani padme houng, le mantra de la compassion. Un troisième bâtiment est tout entier consacré, statues et fresques intérieures et extérieures, à Padmasambhava et à ses différentes incarnations, comme le mythique roi guerrier Guesar. 
Sur les côtés, en contrebas, se trouvent les cellules des moines, modernes, soignées, pimpantes avec leurs jolies fenêtres aux peintures de fleurs. On chemine parmi ces bâtiments, les têtes des nombreux chiens allongés un peu partout se soulèvent pour évaluer le passant, et enfin on arrive à la gompa principale, à quatre niveaux. Sa structure carrée, ses pierres massives grises, lui donneraient un aspect austère s'il n'y avait une large bande de briques rouges au second niveau, des fenêtres aux motifs et aux peintures joyeuses, des ferronneries comme on en trouve beaucoup dans cette région du Sikkim, comme ce grand Garuda blanc au-dessus de l'entrée, et les toits en zinc jaunes qu'on aperçoit depuis la montagne d'en face, étincelantes sous le soleil. Est-ce derrière cette fenêtre-ci ou bien celle-là, que le Dalaï-lama, avant d'aller bénir le Tathagata Tsal de Rabong, est venu en 2010 faire une retraite fermée de deux jours, un moment rien qu'à lui dans un agenda surchargé ? 
 
(photo de fenêtre de gompa)
 
 
À l'intérieur de la gompa, on est accueilli par les portraits de Dodrupchen Rinpoche, Dilgo Khyentse Rinpoche, Yangthang Rinpoche. Il y a de belles fresques mais de vilaines fissures les traversent, ainsi que des infiltrations qu'on a essayé tant bien que mal de limiter en badigeonnant de blanc les beaux murs gris à quelques endroits. 
 
Le monastère date de 1641. Dans l'entrée de la gompa, les reproductions de deux dessins de voyageurs d'autrefois montrent à quoi il pouvait ressembler pendant ses premiers siècles. Deux bâtiments, l'un un haut et étroit fortin au toit de chaume, l'autre une demeure basse en terre crue également coiffée de chaume, aux ouvertures minuscules, autour desquels paissent des yaks. Pourtant on n'est qu'à 2000m d'altitude, or les yaks vivent en général (sauf ceux des zoos modernes) à partir de 3500m. Ou alors il s'agit de dzos, croisement entre yaks et vaches...
 
Derrière la gompa, au bout du plateau, sous un séquoia géant, se trouve un ensemble de chortens ou stupas, qui renferment les cendres de Chogyals ou de maîtres spirituels. Il y en a deux très anciens, faits d'amas de pierres plates noircies par le temps. La plupart sont blanchis à la chaux et respectent la structure tibétaine traditionnelle. Beaucoup sont décorés de figures ou de textes gravés par le même Gyapa qui a passé 56 ans de sa vie ici.
 
 
Un lama d'un certain âge surveille les travaux sur le pourtour de l'ensemble : il faut refaire le mur d'enceinte, en solide, tout en y ré-incorporant les syllabes des mantras, chacune gravée et peinte sur une grosse pierre plate. Nous bavardons. 
Le stupa du centre, le plus grand, avec une statue du Bouddha insérée à son sommet, est celui du fondateur, ses cendres ayant été transférées là. Lonely Planet dit que, selon la légende, quiconque le contemple se voit blanchi de toutes ses fautes. Le lama n'évoque pas ce qui relève de la superstition populaire, sans doute. 
Il me montre un stupa qui n'est pas blanc mais doré, le seul de son genre. Au-dessus de la petite statue de Bouddha, quatre regards dans les quatre directions, symbolisant l'omniscient qui voit tout. C'est le stupa de Jamyang Khyentse Chokyi Lodrö (cela ne parlera pas à la majorité de mes lecteurs, mais à certains, si).
 
 
Il m'invite à descendre un chemin et à aller voir le champ de crémation, où les corps sont incinérés. (Il me dit que c'est là que se trouvent les restes du frère de Sogyal Rinpoche, incinéré ici l'an passé). 
Cela répond à une question que je me posais - que fait-on des corps des défunts dans cette société ? Car en Inde, c'est habituellement au bord des fleuves qu'on les incinère. 
 
Au bout du chemin, une clairière, des rochers, un arbre vénérable, des centaines de drapeaux de prières des cinq couleurs tendus entre les arbres, et deux moines lisant à haute voix les textes instruisant sur la grande traversée d'après le trépas. Plus loin, sous une petite tente, un laïc occidental lit des textes de pratique en anglais et dans un tibétain hésitant. 
Je m'associe à la contemplation et mon Copain vient s'allonger à mon côté, semblant méditer lui aussi.
(Copain est un des chiens qui vivent là ; le premier jour il a reniflé avec circonspection mon bâton de marche, mais après une caresse, il a décidé de m'accompagner partout, et le second jour, il est venu m'accueillir dès mon arrivée et m'a raccompagnée presque jusque chez Drolma.) 
Quel meilleur endroit pour une contemplation sur la seule certitude que l'on puisse avoir dans la vie, celle de mourir un jour, perspective que l'on se doit de regarder en face et qui est le début du chemin dans le bouddhisme. 
Les yogis des temps passés, comme Padmasambhava, méditaient dans les charniers. C'était dans le Tibet d'autrefois, au temps des "funérailles célestes", quand les corps nus étaient offerts aux éboueurs du ciel, les vautours, et souvent démembrés auparavant pour faciliter le travail aux oiseaux. J'ai pensé à cela lorsque, m'asseyant avec mon Copain sur un rocher, j'ai été un moment assaillie par une nuée de mouches. Juste un rappel de la vérité de la mort. J'ai pensé à ce qu'affrontait le yogi, sinon la peur, du moins les odeurs, les mouches, les bagarres d'oiseaux voraces...
 
Sur le mur d'enceinte, ces deux belles représentations de bodhisattvas.

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