Yatri en quête de sagesse

De Yuksom à Pelling

Publié le 3 février 2017 à 11:06, Gangtok
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Mardi 31 janvier - Yuksom
Je passe la nuit à Yuksom, qui fut la première capitale du Sikkim, au 17ème siècle. Je suis à l'hôtel du Dragon. Sur leur registre, ils ont eu un couple de Britanniques il y a 15 jours, et depuis, personne. J'ai d'abord essayé un hôtel recommandé par Lonely Planet, mais il était désespérément vide. Ce n'est pas encore la saison où des hordes de trekkers envahissent les lieux et descendent bière sur bière. Du coup tout ce gros village semble triste et désœuvré. 
 
Je viens de faire une journée de marche de Tashiding à Yuksom. Je suis partie à 8h, avec une tasse de thé au lait et deux biscuits gras maison pour tout petit déjeuner. Pas grave, pensais-je, je trouverai peut-être en route. Je n'ai rien trouvé, et ne me suis guère arrêtée en chemin. Heureusement j'avais de l'eau. Mais je suis arrivée à Yuksom affamée, juste avant la tombée de la nuit. J'ai dîné dès 17h d'un copieux chowmein aux légumes et fromage, et j'ai déjà commandé mon petit-déjeuner pour demain 7h : habitués aux trekkers, ils font du porridge, et ils proposent aussi du Tibetan bread. C'est délicieux et c'est la première fois que j'ai l'occasion d'en manger depuis trois ans et demi. J'en ai donc commandé pour le petit déjeuner, et aussi à emporter. Car ma fatigue et le fait que je sois frigorifiée dans cette petite chambre sans charme, sans eau chaude et faiblement éclairée tiennent sans doute à ce jeûne forcé, alors que je dépense beaucoup d'énergie. Vivement le petit-déjeuner de demain !
 
Depuis Tashiding j'ai mis deux heures et demi pour grimper la montagne d'en face, mon premier repère étant, tout au sommet, le Silnon gompa, un monastère tranquille avec son jardin potager, ses figuiers, ses cultures de cardamomes. De belles grandes statues de bois peint. Juste deux moines qui sciaient du bois en s'amusant.
Ensuite j'ai plus ou moins longé la crête, traversé deux villages, des plantations de cardamomes, grimpé des sentiers très raides, descendu d'autres sentiers en faisant attention à chaque pas - j'avais eu l'excellente idée de prendre mes deux bâtons de marche nordique, qui m'ont été précieux - admiré des arbres vénérables, rencontré des gens sur mon chemin, des paysans qui coupaient des bambous, qui promenaient leur vache, qui arrosaient leurs cultures, et qui m'aidaient à trouver mon chemin. 
Cependant, quand je suis arrivée à mon 4ème point de repère, le monastère de Hongri, totalement abandonné, un de ses murs effondré, je me suis trompé de chemin et j'ai descendu un sentier empierré qui m'inspirait confiance. Je suis arrivée à un village qui descendait dans la vallée, alors que je voyais bien Yuksom tout au loin et en altitude. D'un autre côté, le temps s'assombrissait, et j'ai pensé à la nuit qui risquait de tomber encore plus tôt. Donc il valait peut-être mieux être sur la route aux lacets interminables que là-haut, même si là-haut je voyais les premières fleurs rouges des rhododendrons et les magnifiques fleurs blanches de quelques - je crois - magnolias. Une fois au bas du village, j'avais dix kilomètres à faire pour atteindre Yuksom. Et il était 16h. Je suis passée sur un pont en admirant une immense cascade qui dégringolait les rochers depuis le sommet de la montagne, et là, ce que j'appelais de mes vœux est arrivé : une jeep arrivant de Jorethang, se rendant à Yuksom, avec juste une place pour moi sur la banquette arrière m'a fait faire les 5 derniers kilomètres. 
 
Ce matin, m'étant réveillée tôt, je me suis plongée dans l'histoire du Sikkim. Jusqu'au 17ème siècle, le Sikkim n'existait pas sur le plan politique. C'était en partie une jungle peuplée de lepchas, dont l'origine exacte n'est pas déterminée. Très petits et fins, leurs maisons - on en voit encore, et toutes ne sont pas des étables - sont faites de lianes de bambous tressées ; aujourd'hui dans la montagne j'ai pu voir des hommes tresser, accroupis sur le sol, un grand pan de maison. Animistes, ils vivaient en clans dispersés. 
Jusqu'à ce que "les trois hommes saints", trois lamas, se retrouvent à Yuksom en 1641 et décident d'unifier cette contrée, qui s'étendait, en plus de la surface actuelle, sur une partie du Népal, une partie du Bhoutan et ce qui est aujourd'hui Darjeeling, en lui donnant un monarque (Chogyal signifie "monarque qui règne avec justice") tout en convertissant les lepchas animistes au bouddhisme, ce qui ne semble pas avoir posé problème. 
Cependant, une fois la monarchie installée, l'histoire du Sikkim est devenue une longue suite de luttes pour le pouvoir ; d'abord entre les enfants d'un Chogyal qui avait voulu prendre trois épouses de trois origines différentes, et donc entre les pays d'origine de ces épouses, Népal, Bhoutan et Tibet ; jusqu'à ce que la Chine, et surtout la Grande Bretagne, qui voulait en faire une marche dans sa conquête du Tibet, ne s'en mêlent. Les Britanniques ont à cette fin créé dans cette jungle un réseau routier, en exigeant des petits paysans qu'ils construisent les routes - à coups de fouet pour les réticents. Ils ont aussi signé avec le Chogyal des années 1860 un traité de "paix" où ils s'engageaient à verser 6000 roupies au Sikkim en échange de l'utilisation de ses routes entre autres "services"; mais ils n'ont rien payé. Après Yuksom, c'est Rabdentse, aujourd'hui juste quelques ruines, puis un troisième village, qui sont devenus capitale du Sikkim. Gangtok ne l'est que depuis le début du vingtième siècle. À chaque fois, ce transfert était dû à des luttes pour le pouvoir. 
J'ai hâte de me plonger à mon retour dans les récits d'Alexandra David-Néel, sur son séjour au Sikkim auprès du Chogyal de l'époque puis de son lama dans une grotte au nord du pays, avant d'en être délogée par les Britanniques qui s'y comportaient en maîtres.
 
Mercredi 1 février - Retour à Tashiding
Après une seconde journée de marche me voici de retour chez Drolma.
Je suis partie à 8h de ce petit hôtel au personnel souriant mais dont c'était là son seul atout. J'ai pris le chemin par lequel j'aurais dû arriver la veille, pour monter au gompa de Dubdi, qui présente un grand portrait de Yangthang Rinpoche, décédé l'an dernier. 
 
De là j'ai suivi sans peine le joli chemin qui m'a menée jusqu'à Hongri, et j'ai compris où je m'étais trompée. Belle ballade jusqu'à Tashiding, mais à l'arrivée, vers 16h45, mes genoux et mes jambes n'en pouvaient plus. J'ai pris beaucoup de sentiers qui descendaient à pic à travers la forêt, et parfois traversaient de minuscules fermes, avec une vache et un veau, et j'ai croisé des enfants souriants qui remontaient chargés de lourds fardeaux de bambous, de fougères, d'orties. Mais comment font ces gens quand il s'agit de remonter des matériaux plus lourds encore, depuis Tashiding qui est tout en bas, alors que la route carrossable ("jeepable" dit-on ici) la plus proche est bien loin ? Et comment font ceux qui se cassent une jambe ou se tordent une cheville, ou les anciens qui avancent avec une béquille ?
Ce soir la grand-mère m'a invitée alors qu'elle chantait ses textes dans sa salle de prières. C'est une vraie pratiquante, qui les connaît par cœur et chante d'une belle voix chaude. 
 
Voici un exemple de maison paysanne, avec culture de cardamome au premier plan. Le petit bâtiment est fait avec du bambou tressé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
( photo prise depuis Silnon) le toit jaune tout en haut de la colline, c'est le monastère de Tashiding. 
 
Jeudi 2 février 
Le réveil m'a tirée d'un rêve bien agréable où je buvais joyeusement un verre de bon vin rouge avec les amies de Redon, bien loin du Sikkim... Il fallait que je prépare mon sac pour rejoindre Pelling, via Gaysing, à quelques 55 kms de là. 
Pasang m'avait dit d'être prête pour 7h, car la jeep passerait entre 7h et 8h... Elle est passée à 8h10... J'attendais devant la maison depuis 1heure et demi, en buvant une tasse de thé au lait.
Sur la route, un ballot de fougères dans une toile de jute était tombé au milieu de la route. La jeep qui nous précédait s'était arrêtée, les deux chauffeurs se sont concertés, ont passé un coup de fil, car ici comme chez nous tout le monde est accroché à son portable, et à deux, ont balancé le ballot sur le toit de la première jeep. Quelques centaines de mètres plus loin, une jeep chargée à ras bord de ce type de marchandises, attendait de récupérer ce qu'elle avait perdu dans les soubresauts de la route... Utilité du téléphone portable !
Pelling, je retourne à l'hôtel Garuda parce que j'y étais il y a vingt ans. Quand je raconte cela au patron, il me répond, "ah, je me disais bien que votre visage était familier!" Non, monsieur, c'est gentil, mais je ne le crois pas, vous en avez vu passer, des backpackers...
Il fait gris, il fait froid, 6 degrés dans la chambre, et j'éprouve une certaine fatigue. Au moins je pioche dans la bibliothèque des backpackers un livre en anglais de nouvelles d'Anita Desai, une des meilleures écrivains indiens, et ensuite je passe la soirée avec deux Américains collés au bon feu de bois, tous les trois sur nos écrans à profiter de la connexion wifi. Trop lente pour me connecter à Internet et pour me permettre de mettre ce blog à jour, mais au moins j'ai le plaisir de lire mes mails et de répondre à certains.
 

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