Yatri en quête de sagesse

Hôtel Garuda

Publié le 8 février 2017 à 13:27, Gangtok
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Pelling, dans l'ouest du Sikkim, n'est, comme le dit le Lonely Planet, qu'une longue file d'hôtels qui serpente au flanc d'une montagne. Il y a Upper Pelling, Middle Pelling, Lower Pelling. Il n'y a pas un centre, ni une place, ni même un arbre autour duquel les échanges se feraient. 
Les touristes qui vont à Yuksom se préparent à des randonnées à pied guidées de trois ou quatre jours avec bivouacs vers les grands glaciers, vers la base du Khanchendzonga. Ceux qui viennent à Pelling parlent eux aussi de "treks", mais il s'agit en général de louer une jeep et un guide, et de "faire" quatre sites sur la demi-journée ou la journée. Ils reviennent fatigués, parce que des heures de jeep sur des routes empierrées, à soulever la poussière, ça n'est pas de tout repos.
En ce moment, c'est la basse saison, Pelling est donc désœuvrée et son air de fausse façade qui ne cache que du vide en est accru. 
Mais en plein milieu de Middle Pelling, juste au carrefour, se dresse un bâtiment tout différent de l'hôtel standard : Hotel Garuda. C'est sans doute le plus ancien du lieu, il date de 1989. Sa façade, déjà, dénote, on dirait une vieille maison de famille plutôt qu'un hôtel. Les chambres qui donnent sur l'avant ont de grandes baies vitrées découpées par des croisillons de bois peints en vert, et de petits balcons. On descend quelques marches, on entre dans l'hôtel par une petite cour où brûlent genièvre et encens. 
Le bureau de la réception est décoré d'images de maîtres du bouddhisme tibétain, le dalaï-lama, Yangthang Rinpoche, Chatral Rinpoche, et sur le comptoir, dans une corbeille, attend une pile de katas, ces écharpes blanches que les Tibétains offrent à leurs hôtes pour les accueillir ou leur souhaiter bon voyage. Les clients quand ils s'en vont se voient ainsi honorés, et ce n'est pas un geste folklorique ou commercial, c'est juste ainsi qu'est le patron, ancien guide, un grand bonhomme solide et calme, avec un immense sourire et une profonde connaissance des traditions et de l'histoire de sa région, mais qu'il n'étale pas. Le matin il lance un enregistrement de pratiques bouddhistes, et s'en va brûler du genièvre en chantant om mani padme hung. 
Je l'ai entendu raconter à mes amis indiens qu'il avait songé, au début, à appeler son hôtel, "Zero Point", mais que ça aurait induit les touristes en erreur. Comme ils riaient et que je ne comprenais pas, ils m'ont expliqué que le point zéro, pour les Indiens, c'est le point où on touche enfin la neige. Il est vrai qu'ici, même à des altitudes très élevées, souvent il n'y a pas de neige. Et la neige fascine les Indiens, surtout quand ils viennent de Bombay ou de Calcutta. Dans les circuits de "treks" en jeep, l'une des destinations les plus courues, c'est ce fameux point zéro, bien plus au nord que Pelling ou Yuksom. 
Au fil du temps et du succès Garuda s'est agrandi, et une annexe a été construite à l'arrière, accrochée à la pente et donnant sur le Khanchendzonga (8586 m) et les quatre sommets qui forment chaîne avec lui, et dont le plus petit dépasse les 7900m. C'est un bâtiment plein de recoins, de petites terrasses, d'escaliers, jusqu'au toit terrasse du premier bâtiment où sont les réserves d'eau, les fils à linge et des chaises pour profiter du soleil tout au long de la journée. Sur le toit terrasse de l'annexe se trouve la salle de prières familiale, à côté d'un chalet de bois dressé là pour accueillir les couples désireux de romantisme et ne craignant pas le froid. Dans un des recoins se trouvent des canapés moelleux et une bibliothèque fournie d'ouvrages laissés par les clients.
Au Garuda il y a tous les types d'hébergement, pour tous les goûts et toutes les bourses, depuis le lit en dortoir à 200 roupies, ce qui ne se voit plus ailleurs en Inde, jusqu'aux belles suites meublées à la tibétaine avec peintures de dragons sur les tables de chevet.
Ma chambre à moi avait de grandes fenêtres qui donnaient sur la chaîne des montagnes, merveilleuse vision quand on se réveille, et sa porte ouvrait sur une petite terrasse où le soleil donnait le matin, et je pouvais m'installer à la table qui s'y trouvait. Il y avait une salle de bains avec eau chaude matin et soir, à condition d'allumer le chauffe-eau une demi-heure à l'avance, un meuble penderie en bois avec grande glace, et une télé avec chaînes satellite qui m'a permis, pour la première fois depuis 6 semaines, de me mettre au courant des actualités du vaste monde. 
C'est ainsi que le matin où j'ai fait mon sac pour partir, j'ai pu suivre en arrière-plan les images des meetings d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen à Lyon, les manifestations en Roumanie et les provocations en interne comme en externe du nouveau seigneur de la Maison Blanche. J'ai remarqué que la BBC World News ne parlait pas de la marée noire contre laquelle se battaient les habitants de Chennai/Madras depuis une semaine; ça, je l'ai appris en regardant une chaîne indienne diffusée en anglais, toujours depuis Garuda.
Ma chambre avait cependant un gros défaut, propre, je pense, à toutes les chambres de Pelling, de Yuksom et alentour : il y faisait un froid glacial et humide - mon réveil qui indique la température notait 10°. Quand j'étais là dans la journée, je laissais tout ouvert, même si je partais à la salle à manger ou sur le toit terrasse, dans l'espoir que l'air y circule et la réchauffe, et en chasse l'odeur d'humidité. Peine perdue. J'avais ressorti de mon sac mon duvet et mon sac à viande en soie, et les utilisais sous l'édredon et les deux couvertures fournies.
 
C'est pourquoi tous les clients de l'hôtel se retrouvaient le soir dans la salle à manger, pour la chaleur. Le patron allumait le petit foyer qui tirait mal, de sorte qu'il y avait plus de fumée que de chaleur effective. On se commandait à manger, et il fallait attendre environ une heure que ce soit prêt. Car comme partout en Inde ou au Népal, les plats sont préparés dans l'ordre où arrivent les commandes, sans organisation préalable. Vous commandez un chowmein, on lave, on coupe, on prépare les légumes, puis les nouilles, on fait tout revenir, et quand vous êtes servi, on va s'occuper du chowmein du voisin en reprenant les opérations au début. 
Il y avait des dessins animés en hindi à la télé pour le petit-fils du patron, jusqu'à ce que les trois Américains présents ne décident d'infliger le Superbowl à tous. 
À l'heure du dîner le Garuda prenait une autre qualité, on aurait dit une auberge de jeunesse comme j'en ai connu quand j'avais vingt ans, chaleureuse, avec les gens qui se mêlaient, échangeaient, s'intéressaient à la journée et aux expériences des uns et des autres. Tout cela sous l'œil bienveillant du patron.
Se lever et s'habiller le matin était une entreprise désagréable à faire le plus vite possible : non seulement les vêtements étaient humides et froids, mais de plus ils sentaient la cendre froide, odeur que je déteste. C'est cette odeur-là aussi que je me suis dépêchée de chasser de mon unique pull dès que je suis arrivée à Pandim.
 
Il y avait donc au Garuda trois Américains qui vivaient en Corée, l'un au moins y enseignant l'anglais. Deux d'entre eux étaient très bruyants, tout en ignorant les autres clients. Un troisième, plus discret, échangeait volontiers quelques mots, vite découragé par ses copains.
 
Il y avait un couple d'Indiens. Elle, une jolie jeune femme au sourire d'une grande gentillesse, m'avait le premier soir longuement dévisagée, puis était venue se présenter. Un joli nom indien que je n'ai pas retenu, mais qui signifiait Honey Friend, Sweet Friend, Douce Amie, ce qui lui allait très bien. Je l'appelais donc Sweet Friend, ce qui faisait sourire tendrement son timide mari. Il a fallu le dernier matin, qu'on soit devant le Garuda à attendre nos jeeps respectives, eux pour Siliguri, moi pour Gangtok, pour qu'il me parle un peu de lui, de son travail dans l'industrie des mines de charbon, où Français et Allemands ont des contrats avec les Indiens même si leur exploitation en France et en Allemagne même est à présent interdite. Peut-être est-ce ce travail qui les pousse, tous les deux, à chercher pour leurs vacances, la montagne, les grands sommets, la neige immaculée. Ils m'ont parlé, et montré des photos, de leur voyage en Europe, il y a deux ans, avec une agence de voyages. Plusieurs pays, deux jours pour voir Paris. Ils étaient heureux et fiers d'avoir, le soir, échappé à leur encadrement, pris un taxi, et d'être montés au deuxième étage de la Tour Eiffel, tous seuls. Les sommets, là encore. Et leur étape européenne préférée avait été dans une station d'hiver suisse - la neige, profonde, dans laquelle leur fils adolescent s'était roulé. Lors de leur séjour au Garuda, leur programme était de faire toutes les excursions possibles en jeep, surtout celles qui les rapprochaient de la montagne, avant le retour à Ranchi et au charbon des profondeurs.
 
Camille et Romain
Je les ai rencontrés sur les hauteurs de Yuksom, ils allaient comme moi à Dubdi Gompa. Un jeune Français sûr de lui, qui marchait vite, qui pensait faire dans la journée la marche Yuksom Tashiding, puis monter au monastère, le visiter, redescendre et trouver un taxi pour les ramener à Yuksom. Quand je lui ai dit que c'était irréaliste, il a balayé d'un geste mes explications. Il savait très bien, lui, que ça se ferait sans problème et qu'ils seraient de retour à Yuksom vers 16h. Camille était une jolie blonde australienne, sportive, qui suivait Romain, je les croyais en couple. Quand j'ai retrouvé Camille au Garuda, seule et heureuse d'être libre de suivre son chemin, elle m'a raconté qu'après m'avoir dépassée, ils se sont trompés de chemin, ont tourné en rond dans la montagne et ont fini par rentrer à Yuksom. Elle n'avait pas vu Tashiding et mes photos lui donnaient envie d'y aller. 
Camille me donnait vraiment l'impression d'être retournée au bon vieux temps des rencontres en auberge de jeunesse ; on se croise, on va son chemin, on se recroise, on s'assied un instant ensemble, on échange des adresses, des coups de cœur, des belles histoires, on se dit "à demain" et le lendemain soir on est heureux de retrouver cette amitié éphémère. Camille m'a raconté dès le premier soir qu'elle avait suivi ce Français mais qu'elle était heureuse d'avoir retrouvé son indépendance et de pouvoir choisir son chemin, et d'avoir sa chambre à elle. Aussi, quand, le surlendemain, assise à lire sur la terrasse, j'ai entendu, "ah, tiens, bonjour!" et que j'ai levé les yeux sur Romain qui venait d'arriver, "il paraît que Camille est là ? Il faut que je vois avec elle, qu'on partage la chambre"... Mais Camille a su tenir bon, elle était à un point de son voyage - elle était depuis plusieurs mois en chemin, et arrivait du Népal - où elle ressentait une certaine fatigue et s'interrogeait sur la suite. 
Cependant, comme c'était une gentille qui ne voulait pas décevoir, elle était tombée sous la coupe d'un autre homme. Elle était montée comme je le lui avais conseillé, à Pemayangtsé, le monastère le plus sacré du Sikkim, avec de belles statues, de magnifiques fresques et une représentation de Sukhavati - un mandala en 3D, modelé selon la technique tibétaine proche du "papier mâché ", peint et verni, 1m50 de haut environ. Là elle avait rencontré un lama - il m'avait vue, moi aussi, lui a-t-il dit, mais il n'avait pas réussi à m'attraper à temps. 
 
Il lui avait dit, de façon tellement péremptoire qu'elle n'avait pas eu le loisir de réfléchir, qu'elle allait venir apprendre l'anglais à un groupe d'enfants de 5 à 17 ans à l'orphelinat plus bas. Elle allait rester au moins deux semaines, on lui donnerait une chambre. Et illico il l'avait embarquée pour venir faire diverses courses avec lui. "J'étais comme sa secrétaire, il me donnait les choses à porter, il me présentait à tout le monde mais je ne comprenais pas ce qu'il disait... Mais je ne sais pas comment on enseigne l'anglais, moi... Et deux semaines !" Je l'ai aidée, en l'écoutant, à prendre sa décision. Quand je suis partie, elle s'apprêtait à dire au lama qu'elle passerait une après-midi avec les enfants, qu'elle leur ferait répéter quelques phrases de base, que ce serait joyeux, et puis qu'ensuite elle poursuivrait son voyage, toute seule, libre, et sans sentiment de culpabilité. 
Quand j'attendais ma jeep pour Gangtok, avec Romain - un garçon sympa en fait, qui revenait au Sikkim sur les traces de son père qui l'avait visité 40 ans plus tôt - Douce Amie et son timide mari qui attendaient le leur pour Siliguri, Camille est vite sortie, en pyjamas et enroulée dans un gros châle indien. C'était à moi qu'elle voulait dire au revoir, pour tous nos échanges. J'ai été émue, depuis la fenêtre de ma jeep, par tous ces grands signes d'adieux et ces sourires qu'ils m'adressaient, Douce Amie - "le monde est rond, on se reverra" - son mari, Camille, Romain, et le patron du Garuda.
 
Il y a eu une autre belle rencontre à Pelling. 
Le dernier jour, je suis montée à l'autre monastère qui surplombe le Garuda - Sangachoeling. Le patron m'a expliqué plus tard qu'à l'origine, Pemayantsé servait aux moines qui y faisaient des pratiques "paisibles" tandis que Sangachoeling, c'était destiné aux ngadakpas (j'ai retrouvé au Namgyal Institute of Tibetology une allusion à ces ngadakpas propres au Sikkim), yogis dont les pratiques sont "terribles", "wrathful". Puis qu'ensuite les yogis étaient partis pratiquer dans les grottes et sur les terrains des crémations, et que Sangachoeling était devenue un monastère de moniales, Pemayantsé étant pour les hommes.
Au dessus de Sangacholing, on construit en ce moment une statue géante de Chenrezi/Avalokishvara, personnification de la compassion. Pour l'instant il y a la grande salle qui en sera le soubassement, qui sera décorée, et puis le lotus en cuivre sur lequel prendra place Chenrezi. Lorsque l'on monte au-dessus de Pelling, c'est frappant, tous ces monastères et ces statues qui se répondent les uns aux autres, points brillants sous le soleil, en haut de chaque colline - quand j'écris "colline", c'est relatif, aucune ne fait moins de 2500m, mais c'est par comparaison avec les géantes en arrière-plan, avec leurs 8000 et plus...
Alors que je redescendais des hauteurs de Sangachoeling, j'ai vu un jeune Indien assis dans l'herbe sous les drapeaux de prières, avec un guide à qui il montrait, dans un magnifique rhododendron aux multiples fleurs rouges épanouies, un couple de petits oiseaux courants dans la région, au plumage bleu-noir et fauve, avec une tache blanche sur la tête et un long bec très fin - une vraie beauté. Il avait avec lui des jumelles sophistiquées et une caméra à pied. Je me suis arrêtée pour lui demander, "are you a bird watcher ?" Et c'était bien sa spécialité, il faisait un doctorat à Constance en Allemagne. Etant de Bombay/Mumbai, il rentrait chaque année dans sa famille, tout en se gardant 10 jours pour aller là où son cœur était, dans l'Himalaya. Au bout de quelques minutes, je me suis assise à côté d'Himal, et on a eu un échange d'une bonne heure, très riche, sur l'Himalaya, les arbres, le manque fréquent de respect des gens pour eux ou pour les animaux, la vie... Himal était lui aussi, comme Camille, à un carrefour de son voyage, et il hésitait, Bhoutan, Assam, ou la région indienne proche de la Birmanie, dans sa quête des oiseaux, ou de son intérêt nouveau pour les arbres, ou bien rester au Sikkim qu'il avait à peine entrevu ? J'ai été très touchée par ce jeune Indien, qui est à la fois dans la modernité, avec sa prise de conscience très forte de la nécessité de protéger l'environnement, combinée avec une culture classique indienne  empreinte de spiritualité et de dignité. C'était une belle rencontre là aussi. 
Pendant qu'on échangeait, on s'est interrompu pour observer au-dessus  de nous le vol de deux "serpent crest eagles" dont je serais bien en peine de donner le nom français. Ces aigles étaient fort beaux, leur nom venait-il du dessin sur le haut de leurs ailes, toutes blanches en dessous, ou du fait qu'ils se nourrissent de serpents ?
 
 

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